Une bouteille éclata contre le mur derrière Vidocq, répandant ses débris sur son corps. Allongé par terre sur un carton, celui-ci ne réagit pas. Il fit comme s’il n’avait rien vu, ou sentit, comme s’il était mort. Cela faisait plusieurs minutes qu’une bande d’adolescents l’insultait de l’autre coté de la rue et qu’il les ignorait copieusement, ne voulant pas prendre le risque de gâcher sa couverture. S’il avait appris quelque chose sur les Ordinaires, c’est qu’un déguisement de sans domicile fixe était aussi efficace, et bien plus évident à se procurer, qu’une cape d’invisibilité. Vêtu ainsi, les gens faisaient de leur mieux pour vous ignorer, déployant des trésors d’imagination pour nier votre existence. Personne n’a envie de voir la misère en bas de chez lui, la misère, c’est bon pour les pays pauvres et éloignés. Vidocq utilisait donc régulièrement ce costume dans ses enquêtes, il lui garantissait une certaine tranquillité et un anonymat sans pareil. De plus, le costume était confortable et pratique, ce n’était donc pas une corvée de le porter. Seule l’odeur était un peu gênante, mais après quelques heures l’on n’y pensait plus. Vidocq avait d’ailleurs porté ce costume pendant plusieurs semaines dernièrement, pour se fondre dans une communauté de défavorisés et s’infiltrer sur le domaine de l’Archonte Impensable. Des rumeurs affirmaient à l’époque que celui-ci essayait d’étendre son influence sur la surface et cela ne plaisait pas du tout à Masque de Fer. L’enquête préliminaire démontra que les rumeurs étaient fondées et que la menace était plus que sérieuse. Masque de Fer refusa pourtant que Vidocq intervienne directement. Même s’il ne l’avouerait jamais, il était évident que Masque de Fer redoutait l’Archonte, il se méfiait de cette créature qui échappait à son pouvoir, tapie dans le réseau du métro. Vidocq avait donc discrètement soutenu un jeune Ordinaire décidé à en découdre avec l’Archonte et ça avait suffi à mettre un terme à l’histoire. Tout cela ne datait que de quelques mois, et n’avait pas été sans conséquences. Cela avait coûté à Vidocq beaucoup de temps et d’énergie, à tel point qu’il en était passé à côté de l’affaire des Errants. Bien sûr, il n’avait pas attendu l’ordre du roi pour réagir, cela faisait déjà presque une semaine qu’il était en planque, mais en temps normal, il aurait enquêté dès le premier comportement suspect d’Errant. Ces créatures n’étaient pas à proprement parler sa prérogative, mais Vidocq avait acquis la certitude qu’elles étaient intimement liées à l’Ordinaire. Il était donc le seul à pouvoir se renseigner, de par sa nature de Réprouvé. En songeant à ces précieuses semaines perdues, Vidocq ne put s’empêcher de se demander si l’affaire de l’Archonte n’avait finalement pas été qu’un nuage de fumée destiné à le distraire d’un complot bien plus dangereux.
Après quelques insultes supplémentaires, les adolescents finirent par se lasser et s’éloigner. Qui s’intéresse à un vieux clodo à moitié mort ? Vidocq conserva les yeux mi-clos, il avait l’air de dormir, ou d’être mort, la différence importait peu aux gens qui le croisaient, mais il était bien conscient et ne perdait pas une miette de ce qu’il se passait devant lui.
Depuis une semaine, Vidocq surveillait les allées et venues d’un bar du quartier de la Bastille : le Carpés. Si l’on considérait que l’Agartha et l’Ordinaire étaient deux plans superposés l’un sur l’autre, le Carpés se situerait dans l’enceinte même de la Bastille. Vidocq l’avait testé en pratiquant l’escapade à partir d’un couloir de la Bastille, il s’était retrouvé dans une ruelle proche du bar. Cela pouvait être une simple coïncidence, mais en prospectant, Vidocq avait également découvert qu’une nouvelle drogue : la Thuyine, ou T1 comme l’avait déjà surnommée ses récents utilisateurs, était exclusivement distribuée dans ce bar. Il avait également appris, malgré tout le soin porté à éviter que la nouvelle ne se propage, que la T1 était déjà responsable de plusieurs violentes overdoses. Vidocq n’avait pas mis longtemps pour associer deux plus deux : lui qui supposait déjà depuis longtemps que les Errants étaient liés à l’overdose vit dans la T1 la cause du comportement étrange de ces créatures. Ce qu’il ignorait encore, c’est s’il y avait une véritable intention de nuire derrière cette drogue ou juste un malheureux effet secondaire. Il surveillait donc le Carpés afin d’en identifier ses clients pour les recouper avec son fichier personnel de suspects pouvant tremper dans ce genre d’affaires. Vidocq n’aurait su dire depuis quand il démêlait ce genre d’affaires pour le roi. Il avait d’ailleurs commencé bien avant le roi et il n’avait fait, pour ainsi dire, que changer de maître. Il n’y avait nulle idéologie derrière ce choix, Vidocq n’avait pas plus confiance en Masque de Fer qu’en n’importe quel autre souverain. Seulement, le roi était le seul à pouvoir lui accorder de devenir Réprouvé et ainsi de continuer à traîner en Ordinaire. Si Vidocq n’était pas un fidèle du Tumulte, pas plus qu’un fidèle de n’importe quelle autre religion, il partageait toutefois une croyance avec les Tourmentées, celle que l’Ordinaire n’avait pas plus d’importance que l’Agartha. L’un ne pouvait exister sans l’autre et il était important de garder un œil sur les deux. Pour sa part, Vidocq se sentait plus à l’aise en Ordinaire, les choses y étaient plus concrètes : complots et manipulations le fascinaient. Il aimait décortiquer les mécanismes de la pensée humaine, et se complaisait dans le sordide de la réalité. En cela, son accoutrement ne le dépaysait pas.
La nuit commençait à tomber, Vidocq n’avait rien eu de vraiment croustillant à se mettre sous la dent. Une grande agitation régnait devant le Carpés, les hommes de main du patron étaient sur des charbons ardents, ils semblaient désespérément à la recherche de quelque chose qui leur échappait. Vidocq se fit la remarque qu’il serait bon de découvrir quoi et de s’en emparer avant eux, il commença à réfléchir à qui il pourrait confier cette tâche et au moyen de le contacter le plus rapidement.
La nuit était maintenant tombée sur Paris, Vidocq mangea un morceau en surveillant le ballet des premiers consommateurs arrivant au bar. Il commençait à croire qu’aujourd’hui encore il n’obtiendrait rien, quand il surprit du coin de l’œil une présence dans la ruelle adjacente au bar. La silhouette était entièrement vêtue de noire, et portait un long manteau qui évoqua une cape à Vidocq. Un gorille fit entrer le nouveau venu par une porte de derrière. Qui qu’il fût, il était attendu. Vidocq n’avait désormais plus qu’à attendre qu’il ressorte pour en apprendre plus. En attendant, il se repassa la scène mentalement pour vérifier qu’aucun détail ne lui avait échappé. S’il n’y avait pas prêté plus d’attention que cela, il aurait pu confondre ce nouveau venu avec un des gothiques qui traînaient régulièrement dans le quartier, mais Vidocq ne s’y était pas trompé, il s’agissait d’un Agartha. La thèse du malheureux hasard venait d’en prendre un sérieux coup. Il n’avait vu le nouveau venu que quelques secondes, mais il avait pu constater qu’il avait une démarche assez pesante, ce n’était pas quelqu’un de souple, probablement pas un combattant. Vidocq avait cru remarquer également qu’il était légèrement voûté sous sa cape, et qu’assurément : il n’était pas de grande taille. Enfin, il avait constaté un certain manque de naturel chez sa cible, celle-ci ne devait pas avoir l’habitude de s‘habiller ainsi, probablement un déguisement destiné à détourner les soupçons.
Les minutes s’égrenaient comme des heures, Vidocq se demandait s’il reverrait jamais sortir son suspect. Après tout, s’il ne l’avait pas vu pénétrer la ruelle, c’est qu’il avait pratiqué l’escapade et était arrivé directement depuis l’Agartha. Rien ne l’empêchait de faire l’inverse, et directement depuis le bar cette fois. Vidocq était plus que jamais sur le qui vive. Une heure passa, Vidocq était sur des braises. Il commençait à douter sérieusement de revoir son suspect. Et si celui-ci avait pratiqué l’escapade depuis le bar, ne devrait-il pas tenter de le poursuivre à tout hasard ? Vidocq adorait travailler seul, mais il devait reconnaître que dans ce genre de circonstance, c’était totalement inadapté. Il se passa les divers cas de figure en revue. Si le suspect s’était vraiment enfui du bar, cela voulait dire qu’il se trouvait actuellement à l’intérieur de la Bastille. Les coupables se trouveraient donc dans l’entourage même du roi. C’était une hypothèse qui, comme toutes les autres, méritait d’être prise en compte. En tous les cas, si le suspect était vraiment dans la Bastille en ce moment même, Vidocq savait qu’il le trouverait sans mal. Nul n’entre, ni ne sort de la Bastille sans être remarqué. Les allées et venues sont surveillées par des centaines de serviteurs, sans compter les gardes. Vidocq commençait à retrouver son calme : la meilleure alternative était d’attendre. Si le suspect s’était déjà enfui, il le trouverait sans mal, et sinon, il ne tarderait pas à se montrer.
La porte arrière du bar s’entrouvrit. Vidocq retint son souffle. Le suspect se montra enfin. Il examina rapidement les alentours pour s’assurer de ne pas être surveillé. Vidocq put constater qu’il portait un masque. Une fois tranquillisé, le suspect s’avança d’un pas assuré vers la rue avant de disparaître en un clignement d’œil. Il venait de retourner en Agartha. Vidocq réagit dans l’instant et fit de même dans la ruelle la plus proche de lui. Face à la Bastille, il retrouva sa cible : celle-ci était apparue dans un angle mort de la muraille extérieure. Vidocq ne l’aurait probablement pas remarquée s’il ne l’avait pas spécifiquement cherchée. Le suspect s’extirpa de la pénombre et s’avança innocemment dans les petites ruelles parisiennes. Vidocq songea que c’était le moment idéal pour prévenir d’Artagnan et obtenir des renforts, il lui suffisait de franchir la herse. Ce faisant, il prenait toutefois le risque de perdre sa cible dans le dédale de rues. Avait-il vraiment besoin de soutien pour une filature ? Vidocq laissa un peu d’avance à sa cible le temps de se décider, il modifia légèrement sa tenue puis entreprit une filature dans les règles.
Après quelques minutes de marches dans les rues animées de la capitale, le suspect s’arrêta et héla un carrosse. Vidocq, qui l’avait jusqu’alors suivi à bonne distance, n’eut pas d’autre choix que de se précipiter pour essayer d’attraper le véhicule s’il ne voulait pas se faire distancer. Il bouscula plusieurs personnes pour arriver à ses fins, et se trouvait presque à portée de main lorsque le suspect ferma la porte du carrosse derrière lui. Mais ce n’était pas suffisant. Le carrosse partit au galop laissant Vidocq désemparé dans un nuage de poussière. Mais le détective n’avait pas dit son dernier mot. Usant de ses dernières forces, il entama de poursuivre la calèche. En se servant des petites rues interdites à l’engin à cause de son gabarit, Vidocq avait encore une chance de le rattraper. Mais il fallait faire vite. Une fois de plus, Vidocq devait faire fi de son entourage pour atteindre son but, il poussa donc sans remords un jeune fêtard un peu ivre qui titubait sur son chemin, puis un couple d’amoureux roucoulant au clair de lune, et bien d’autres encore. La rancœur de la foule se faisait entendre derrière lui mais il n’en avait cure. D’une part, il n’avait de pensée que pour sa mission, et d’autre part il savait que son gabarit le mettait à l’abri de la majorité des affrontements physiques. Après quelques détours, Vidocq rejoignit enfin le carrosse. La chance semblait lui sourire puisque celui-ci venait de se faire bloquer par une autre calèche. Les cochers s’insultaient et se menaçaient pour déterminer lequel des deux reculerait pour laisser passer l’autre. C’était inespéré, Vidocq se glissa dans le coffre arrière du carrosse, il n’avait plus qu’à attendre désormais.
En retraçant son chemin, Vidocq constata qu’il s’éloignait de la Bastille vers le Nord, il ne se dirigeait donc pas vers le territoire de Lupin contrairement à ce qu’il aurait cru. L’engin roula encore un bon moment, Vidocq regardait la ville défiler derrière lui, elle n’avait pas grand-chose à voir avec le Paris qu’il connaissait et appréciait. Il n’y avait guère que la Tour Eiffel, toujours fidèle au poste, pour lui rappeler qu’il était bien dans la même ville. Les immeubles de pierre avaient fait place à de plus modestes demeures en torchis et à d’autres de style plus Haussmannien. Le carrosse s’arrêta enfin, le suspect descendit, paya et s’éloigna. Vidocq attendit qu’il soit suffisamment loin pour sortir. L’engin avait déjà repris sa course folle, Vidocq se laissa donc tomber au sol, il se roula sur lui-même pour amortir le choc, mais celui-ci fut tout de même violent. Malgré la douleur, il reprit sa filature sans tarder. Il ne voulait pas perdre sa cible après tous ses efforts. Il constata qu’il se trouvait désormais sur les terres de Dame Poulain. Ne se trouvaient presque plus de maisons ici, essentiellement des forêts et des plaines dominées par le château d’eau de Dame Poulain trônant au sommet du mont Martyre. Les choses commençaient à prendre sens. Dame Poulain avait connu la gloire sous le nom de « Fée verte », elle devait sa réussite à l’absinthe et aux plaisirs éphémères qu’elle procurait. Vidocq se souvint que lors de son analyse du T1, il avait découvert une forte teneur en Thuyone : le procédé actif de l’Absinthe. Il n’y avait pas pensé sur le moment, mais tout s’emboîtait à merveille. Et puis, Dame poulain était réputée pour être une des grandes amies de Lupin, le fruit n’était peut-être pas tombé si loin de l’arbre que ça finalement.
La filature prit bientôt fin, le suspect s’approcha d’une porte en bois rudimentaire fermant l’accès d’un tumulus, il se retourna brusquement pour s’assurer de ne pas être suivi, puis y pénétra. Vidocq se réjouit. Si le suspect était méfiant, c’était visiblement un amateur, il n’avait rien à craindre de ses ruses. Dissimulé dans la pénombre d’une futaie, Vidocq observa la scène, attendit un moment pour s’assurer qu’il ne ressortait pas, puis s’avança. Le plus discrètement possible, il s’approcha de la porte en prenant garde de ne pas être trop exposé par les rayons de la lune. Une grande activité semblait régner au cœur du tumulus. Vidocq fit le tour de la zone, hormis une cheminée, il ne semblait y avoir aucun autre accès que la porte. Il n’y avait surtout aucun moyen de savoir ce qu’il se passait à l’intérieur, excepté en y pénétrant. Vidocq savait pertinemment qu’il valait mieux rester à distance et peut-être suivre à nouveau le suspect après son départ. Personne n’était au courant de l’avancée de son enquête, si jamais il venait à lui arriver quoi que ce soit, nul ne saurait pour le Carpes, pour l’homme en noir, et encore moins pour le tumulus. Mais reculer c’était peut-être perdre des informations cruciales sur ce qu’il se tramait là-dedans. Sans même parler de l’excitation. Le plaisir de pénétrer ce lieu au mépris du danger encouru et d’en découvrir ses secrets. Le goût du risque. La poignée tourna lentement dans la main de Vidocq, il tacha de faire le moins de bruit possible et y arriva sans mal tant l’intérieur du tumulus était assourdissant. Sans perdre de temps, Vidocq se coula dans les ombres, jusqu’à un amoncellement de caisses qui lui procurerait un abri idéal. Ce que Vidocq découvrit ne l’étonna pas. Une dizaine de nains s’assommaient à la confection de tonnes de drogue. Ils en remplissaient des caisses entières, de quoi inonder tout Paris. La Poulain visait visiblement loin. Vidocq essaya de retrouver l‘homme en noir, mais celui-ci semblait avoir disparu. Le tumulus n’était pourtant pas si grand que ça, deux cents à trois cents mètres carrés environ. Peut-être y avait-il d’autres pièces, songea Vidocq en se mettant en quête d’une deuxième porte. Il se faufilait entre les caisses quand une douleur le frappa au niveau du cou. Le choc n’eut rien de violent, juste désagréable, mais Vidocq comprit instantanément ce qui venait de lui arriver. Ses jambes ne l’avaient pas encore lâché qu’il savait qu’elles allaient le faire. Il avait déjà testé de nombreuses sortes de poisons, souvent sur lui-même, et savait bien lorsqu’on tentait de l’empoisonner. C’était le cas. La substance se propageait rapidement dans son système sanguin, sa vue se troublait déjà tandis que ses mains perdaient toute force. Il estima avoir quelques minutes avant de s’effondrer. Il tenta donc le tout pour le tout. Usant de toute sa masse, il se propulsa sur les caisses, faisant chuter celles-ci au beau milieu du tumulus. Plusieurs nains manquèrent de se faire écraser, la panique fut complète. Vidocq en profita pour tenter de rejoindre la sortie, sa jambe gauche le lâcha plus tôt que prévu, il poursuivit sa fuite en sautillant. Il lui sembla que la porte était presque à portée de main lorsque sa jambe droite céda également et qu’il s’étala par terre de tout son long. Elle était pourtant bien loin cette sortie. L’homme en noir se rapprocha de Vidocq, il le regarda se débattre au sol, tenter de rejoindre la sortie en rampant. Il s’étonna que celui-ci résiste aussi longtemps au poison. Un tranquillisant foudroyant qui aurait dû l’assommer dans la seconde. Au lieu de ça il avait réussi à tenir plusieurs minutes. L’homme en noir comprit mieux pourquoi on lui avait ordonné de ne pas tuer Vidocq. On ne peut pas gaspiller un homme de pareille valeur. Vidocq se tourna vers l’homme en noir, toutes ses forces l’avaient maintenant abandonné, il ne gardait ses yeux ouvert que par un effort surhumain. L’homme en noir se pencha sur lui, et retira son masque. Un sourire cruel balafrait son visage. Avant de sombrer, Vidocq soupira d’aise, il avait au moins la satisfaction d‘avoir eu raison.
