Tapi au cœur des ombres de la grande salle à colonnades de la cour des miracles, silencieux, voûté, vautour attendant son heure, Maurice, chef de la guilde des Assassins aux ordres du Baron Lupin, surveillait les allers et venues. Autour de lui, le palais bruissait des préparatifs de la somptueuse fête en l’honneur de l’anniversaire du Baron, mais Maurice s’en moquait, il guettait quelque chose de bien précis. Soudain, un son clair et régulier vint chatouiller son oreille. Le bruit se dirigeait dans sa direction, Maurice gloussa, la fin de son calvaire approchait. Il dissimula avec peine un rictus lorsqu’il vit Dame Vep passer devant lui. Elle était somptueuse, toute d’or et de pierreries vêtue, sa longue cape carmin flottant derrière elle. Malgré son âge avancé, il éprouva un profond désir devant cette vision. Celui-ci passa aussi vite qu’il était venu et Maurice héla alors sa Dame.
- Dame Vep, vous tombez bien si je puis me permettre, lança-t-il malicieusement, tout en tâchant de se rendre aussi sympathique que possible, ce qui, pour ceux qui le connaissaient, était un véritable défi pour le vieil homme.
- Vous désirez m’entretenir ? répondit Dame Vep avec une froide distinction n’incitant absolument pas à poursuivre le dialogue plus avant.
Maurice n’était en fonction que depuis peu, il avait remis au goût du jour le poste de chef de guilde en redonnant vie à celle des assassins. Un nom plus impressionnant qu’autre chose puisque les assassins en questions n’avaient guère plus l’autorisation de tuer qui que ce soit. À l’origine, la guilde était constituée d’un petit groupe de mercenaires sans foi ni loi, éblouis par Lupin et décidés à le protéger de ses nombreux ennemis. Le roi les avait fait démanteler suite à la grande guerre, n’autorisant le droit d’assassiner d’autres Agarthiens qu’à Petiot. Maurice avait récemment convaincu les quelques survivants de la guilde de se reformer, et se retrouvait donc à la tête d’une bande de saoulards acariâtres et violents, rien de bien glorieux donc, mais suffisamment impressionnant toutefois pour lui offrir l’oreille du Baron et de sa Dame.
- Non, madame, répondit Maurice le plus obséquieusement du monde, allant jusqu’à agiter un chapeau imaginaire devant lui. Je ne tenais pas spécialement à vous voir. En fait, je cherchais plutôt le Baron, mais puisque vous êtes là, je peux peut-être effectivement en discuter avec vous.
- Faites donc. Sans oublier toutefois que mon temps a plus de valeur que le vôtre.
- Ne vous inquiétez pas madame, je vous remets juste cet anneau que votre mari a perdu l’autre soir.
Extrayant, le plus lentement possible, un petit baluchon de tissu bordeaux d’une poche intérieure de son costume anthracite, Maurice s’assura d’avoir capté toute l’attention de sa cible avant d’en dévoiler le contenu. Il tira avec flegme la cordelette de coton jaune fermant le baluchon pour révéler un anneau d’or très simple. L’expression de Dame Vep resta figée, mais Maurice était certain d’avoir perçu un voile d’ombre traverser ses yeux. Elle savait très bien de quoi il s’agissait, il avait maintenant capté toute son attention.
- L’anneau de nos épousailles, dit-elle comme pour elle-même… .l’autre soir…expliquez moi ça ?
Maurice se rapprocha de Dame Vep, roulant les yeux de droite à gauche pour s’assurer qu’aucune oreille indiscrète ne pourrait entendre ce qu’il s’apprêtait à dire. Autour d’eux, les ombres commencèrent à clapoter, comme prises d’une nervosité soudaine.
- Et bien, il y a deux nuits de cela, votre époux, mon seigneur et maître, avait réussi à semer sa garde personnelle pour se rendre en Ordinaire. Jugeant la situation critique, j’ai demandé à mes meilleurs hommes de le suivre. Durant la soirée, il a dû …hum…, feignant de se racler la gorge, Maurice se rapprocha encore plus de Dame Vep jusqu'à pouvoir murmurer à son oreille. Autour d’eux les ombres étaient devenues menaçantes, Maurice fit comme s’il n’avait rien remarqué et poursuivit en simulant l’embarras. Il a dû muter pour sauver une jeune fille.
Maurice fit une pause avant de poursuivre, il voulait laisser le temps à l’information de bien marquer l’esprit de Dame Vep.
-Après l’altercation, mes hommes ont retrouvé cet anneau en nettoyant les preuves, il aura probablement dû le perdre durant la mutation.
- Une jeune fille dites-vous ?
Dame Vep avait posé cette question sur un ton parfaitement neutre, et son visage n’exprimait toujours aucune émotion particulière. Pourtant, Maurice savait très bien que le détail de la jeune fille avait fait mouche. La jalousie rongeait Dame Vep, elle mangeait dans sa main, il n’avait plus qu’a cueillir les fruits de ses manigances.
- Fort belle m’a t’ont dit. Une jolie blonde au regard de feu, à peine majeure.
Les yeux perdus dans le vague, les mots résonant encore à ses oreilles, Dame Vep saisit l’anneau, avant de le cacher dans quelques replis chatoyant de sa robe.
- Je remettrai son dû à votre sire, n’ayez crainte.
- Je n’oserais douter de vous, madame !
- Depuis combien de temps êtes-vous à notre service Maurice ?
- Et bien je suis devenu chef de la guilde des Assassins, il y a de cela deux ans à peu prés, répondit Maurice en se roulant dans son orgueil comme un cochon dans la fange.
- Vous goûtez le pouvoir, et maniez la langue fort bien…Vous n’oubliez pas à qui vont vos serments, j’espère !
La question cingla Maurice, le renvoyant à la dure réalité de sa situation, il devait se ressaisir ou passer pour un profiteur de la pire espèce. Ce qu’il était sans l’ombre d’un doute, mais préférait encore cacher pour le moment.
- Madame, rien dans mes actes n’offense les serments qui me lient à vous. En vous remettant ceci, je m’assure que vos Majestés ne soient pas attristées de la perte d’un bien de valeur.
- Certainement…j’apprécie les gens comme vous, mais j’apprécie encore plus lorsqu’ils savent la place qui est la leur. Mon époux a tout mon soutien car nul n’a su se montrer plus habile que lui dans la gestion de ce royaume.
- Je m’excuse madame, je ne voulais pas vous offenser. Je comprends bien ce que vous me dites, et je vous promets de ne jamais l’oublier.
- Bien, alors cessez de m’importuner.
Dame Vep tourna les talons, laissant Maurice seul dans la pénombre. Les ombres s’apaisèrent autour de lui, jusqu'à ne redevenir que de simples ombres. Il regarda Dame Vep s’éloigner, flamme carmin illuminant les couloirs du palais à son approche, et souffla d’aise lorsqu’elle eut disparu à sa vue. Son plan s’était révélé plus difficile à mener à bien que prévu, mais il s’estimait satisfait du résultat. Si Lupin est un seigneur aimé et respecté, tout le monde sait que sans l’appui de sa Dame, et surtout de sa garde personnelle de Vampire, il serait incapable de conserver le pouvoir. Nul n’ignorait non plus la jalousie maladive de Dame Vep, et le mépris total de Lupin à son égard. Le plan de Maurice était donc simple : renforcer le malaise entre les deux époux, se placer comme successeur naturel du Baron, et le faire chasser du trône. Les réponses de Dame Vep l’avaient convaincu que rien n’était impossible, il poursuivrait donc son manège et la séduirait coûte que coûte.
Adossé à une des innombrables colonnes de sa tour, bercé par la lueur diaphane de la lune, immobile, comme figé dans la pierre, Arsène fixait le ciel en silence.
- Dans quelle strate se perdent tes rêves mon aimé ? lui susurra Dame Vep comme jaillie du néant, fantôme silencieux penché sur son épaule.
- Aucune ! Mes rêves sont des êtres de chair et de sang avec lesquels je vais devoir composer...
- Que sont ces nuages qui obscurcissent ton cœur ? questionna Dame Vep en ôtant le haut-de-forme de son époux.
- Je ne sais ma dame, je sens une tempête qui approche, et pour la première fois j’ai l’impression d’être impuissant. Je vois les pièces se déplacer sur l’échiquier, je sens le mat inévitable, et je ne sais même pas contre qui je joue !
Dame Vep passa une main aimante dans les cheveux du Baron, ses gestes étaient calmes, apaisants.
- Le vent m’a rapporté que tu avais secouru une Ordinaire, reprit-elle sur un ton neutre, est-ce là ce qui te trouble ?
- Le vent, s’emporta Lupin en balayant la main de sa femme d’un geste, bel euphémisme en vérité, pour évoquer mes chiens. Que dis-je : mes chaînes ! Y a-t-il un seul de mes gardes qui n’ait pas pour priorité de me surveiller ? Nul besoin de se demander envers qui va leur allégeance ! Que ne peux-tu me laisser vivre à la fin?! Conclut-il en s’éloignant et en jetant sa queue de pie au sol.
Dame Vep regarda son homme en silence, penché sur le balcon, il irradiait d’une rage sourde. Elle se rapprocha doucement de lui et glissa ses bras autour de sa taille. Lupin ne la repoussa pas cette fois, il bataillait avec sa lavallière qui semblait résolue à vouloir l’étouffer.
- Je ne cherche que ton bien, mon amour, souffla-t-elle au creux de son oreille, je t’ai offert le pouvoir !
- Tu m’as offert une prison !! s’indigna Lupin, en se retournant pour rejeter sa femme.
- Non, je t’ai offert mon amour, et de quoi devenir un chef incontesté, protesta, furieuse, Dame Vep, en balayant du poing une coupelle de fruit innocente. Ton royaume est l’égal de celui du roi, vous êtes les deux faces d’une même pièce, lui régnant par la terreur sur le bon peuple, et toi par le respect sur la vermine. Ne se passe une minute sans qu’il tremble en pensant à toi, et au danger que tu représentes pour son pouvoir, mais toi, Toi tu ne le crains pas et tout ça grâce à moi.
- Je ne tremble pas car je ne crains pas de perdre la face. Que m’importe de lui laisser toute la pièce ! Je me moque de ce royaume, ma liberté valait bien plus !
Excédé, Lupin finit par arracher le col de sa chemise et jeta les morceaux de celle-ci vers Dame Vep.
- Tu as unifié toutes les fripouilles de ce royaume sous ta bannière et fait régner justice où n’était que chaos. N’es-tu pas fier de ce que tu as accompli ?
- Les hommes sont nés de la fange et ne rêvent que d’y retourner, ils respectent ma justice car elle les arrange, mais d’ici peu ils me mordront la main et m’arracheront le cœur. Les bêtes ont bien plus de bon sens que l’Humanité toute entière.
Ivre de colère, Lupin révéla soudain son vrai visage. Ses crocs saillirent, ses poils jaillirent et son corps se déforma jusqu'à n’être plus que celui d’un renard de grande taille grognant au visage de sa femme. Celle-ci ne trembla pas.
- Tu dénigres les hommes et pourtant tu es comme eux, tu craches sur ton royaume, mais règnes comme nul autre. Tu rêves de liberté, mais ne cesses de te créer des attaches. Ton cœur est de feu, mais ton esprit de glace, c’est cette ambiguïté qui fait de toi le meilleur des rois. Tu sais ce qui est juste, et tu sais que je ne veux que ton bien.
Dame Vep avança la main vers son époux, il montra les dents. Elle insista tout de même, il se laissa caresser les moustaches et le cou, puis s’allongea à ses pieds.
- Ma vie est le seul royaume sur lequel je veux régner, déplora Lupin, une pointe de résignation dans la voix.
- Tu m’as offert ce royaume, il y a bien longtemps !
- Tu m'as offert un rêve sans préciser son coût! Tu m'as dupé !
- Vile flatterie venant de toi mon aimé. Jamais je n'ai dissimulé! Tu seras le plus grand des rois, plus respecté que pharaon lui-même, mais tu dois m'écouter.
- Paroles de sirènes font se briser les navires... soupira le renard en se grattant le ventre.
- Où en est ton anniversaire?
- Tout le monde a répondu, Flamel nous prépare un buffet d’exception à faire enrager Masque de Fer. Rares sont ceux qui ne viendront pas. Saint Germain est de ceux-la!
- Il n'avait pas ta carrure, et ne fait que le prouver une fois de plus!
- Il me déteste, et je ne serais pas étonné qu'il soit mêlé au trouble ambiant.
- Si tel était le cas, tu n'aurais pas à t'en soucier, jamais il n'aura ton envergure.
- Il me faudra vérifier tout de même. L’animal acculé peut faire preuve d’une vigueur insoupçonnée.
- T’es-tu muté pour sauver cette Ordinaire ? questionna à nouveau Dame Vep, cette fois au creux de l’oreille de son époux.
- Le « vent » aurait oublié de te le dire ?
- Ne gâche pas tout ! Tu sais le sort que la loi réserve aux change-forme. Ne vas pas tout perdre à cause de la première paysanne venue.
- Je sais ce que je fais.
Comme seule réponse, Dame Vep lâcha l’anneau d’or entre les pattes de son époux.
- Cadeau du fidèle Maurice, ajouta-t-elle avec une pointe de lassitude, il te poignardera à la première occasion.
- Je ne l’ignore pas, mais ses prétentions m’amusent.
- Je tuerai cette fille si j’apprends son nom….
- Tu ne l’apprendras pas.
Confortablement assise dans une banquette en velours du salon XVIIIéme du Comte de Saint Germain, la Reine noire se saisit avec raffinement d’un macaron jaune vif qu’elle porta à sa bouche. Le contraste était saisissant entre l’éclat de la pâtisserie et la noirceur de la reine. Celle-ci était vêtue, comme à son habitude, d’une robe de taffetas noir brodée de perles de la même couleur. L’ensemble était assez austère, mais rehaussé d’une collerette en acier des plus impressionnantes. Le Comte s’était également mis en beauté pour l’occasion : il avait revêtu son plus beau pourpoint, un ouvrage en brocard vert tape à l’œil, agrémenté de rubis, et brodé au fil d’or. L’ensemble était tellement chamarré qu’il en devenait difficile de déterminer qui, du plat de macarons ou du Comte, était le plus voyant.
Un page finit de servir le thé sous le regard inquisiteur de son maître, puis quitta la pièce avec empressement.
- Bouderez-vous également l’anniversaire du Baron Lupin cette année ? s’enquit la reine en balayant d’un mouchoir de soie noire les dernières miettes de macaron qu’il pouvait lui rester autour de la bouche.
- Navré Ma Dame, mais le différend qui m‘oppose à cette fripouille m’interdit de le fréquenter. Et puis, l’idée de devoir lui faire un présent me répugne au plus haut point.
Tout le dégoût du Comte se matérialisa dans cette simple phrase. À peine l’eut-il prononcée qu’il se saisit d’une poignée de macarons qu’il enfourna sans retenue avant d’y ajouter le contenu encore bouillant de sa tasse de thé. La Reine Noire songea qu’il devait s’agir d’un procédé douloureux connu de lui seul pour se purger la bouche, elle détourna les yeux, et s’attarda sur une toile de mauvais goût, une quelconque parabole grecque avec beaucoup de femmes nues, le temps qu’il finisse de déglutir.
- Quel dommage, reprit-elle s’attardant cette fois sur une sculpture, également d’un goût discutable et représentant un Satyre en pleine orgie, il s’agit tout de même d’un événement mondain majeur. Et puis, songez à la joie que vous aurez de savoir qu’il deviendra votre débiteur.
Le Comte se tapota le thorax, quelques macarons dissidents semblaient avoir du mal à passer. Il tapa un peu plus violemment, la Reine chercha du regard un autre élément de la pièce qu’elle pourrait fixer pour éviter à son hôte l’inconfort d’être observé dans cette passe douloureuse, mais elle devait se rendre à l’évidence, elle s’était déjà bien assez attardée sur les horreurs qui garnissaient le salon, elle allait devoir se tourner vers le Comte. Celui-ci, acculé, avait dû changer de tactique pour finalement recracher une bouillie multicolore dans son mouchoir, qu’il fit disparaître immédiatement derrière son fauteuil d’un geste souple de la main. Il reprit la discussion l’air de rien.
- Oh combien rafraîchissante est votre façon de voir les choses ma Dame, et pourtant je crains que ma décision soit sans appel.
- Quel dommage, vous m’en voyez navrée. Je suppose que me voici condamnée à passer cette soirée en la compagnie du triste Masque de Fer. Quoi qu’il en soit, il faudra également que je vous entretienne à l’occasion d’une affaire qui pourrait vous intéresser.
- Serait-il possible que vous soyez enfin lasse des méprisables tours de cirque de votre conseiller ?
- Non, rassurez-vous, Cosme a toujours ma confiance la plus totale, mais il s’agirait là d’une affaire qui requerrait votre expérience unique.
Elle se pencha vers lui affectant une mine comploteuse avant de poursuivre.
- Elle pourrait être juteuse, et vous en tireriez une satisfaction toute personnelle, je vous le garantis.
- Il ne sera pas dit que le Comte de Saint Germain aura refusé un investissement fructueux, se rengorgea le Comte en se levant de son fauteuil.
Une petite porte s’ouvrit avec fracas, un serviteur en livrée rouge et or, et au visage cramoisi, trottina jusqu’au Comte afin de glisser quelques mots à son oreille. Intriguée la Reine tendit la sienne, mais n’entendit qu’avec peine le mot « chapelle », qui ne l’aiguilla guère plus sur la nature de l’affaire en cours. Elle remarqua tout de même qu’une expression d’euphorie éclaira le visage du Comte l’espace d’un instant.
- Vous m’excuserez ma Dame, les impondérables se rappellent à moi. Puis-je vous raccompagner à la sortie ?
- N’en faites rien mon bon ami, réglez donc cette affaire qui ne saurait attendre.
- Aurez-vous besoin que je fasse harnacher une calèche pour le retour ?
- C’est bien aimable, mais D’éon m’attend pour me reconduire.
- Alors je vous souhaite une bonne soirée ma Dame, et j’espère que vous me parlerez plus avant de ce projet avec lequel vous avez su si bien me titiller.
- Ce sera fait en temps voulu n’ayez crainte. Bonne soirée à vous.
Dans un froissement de taffetas, glissant majestueusement tel un cygne noir au fil de l’eau, la Reine sortit de la pièce, laissant derrière elle comme un instant de grâce. Le Comte la suivit du regard, silencieux, s’assurant consciencieusement du départ effectif de son invitée. Une fois satisfait, celui-ci sortit à grandes enjambées du salon, pour s’enfoncer dans les couloirs sombres de son manoir. Le marbre résonnait sous ses pas empressés. Il referma prestement la porte de son bureau derrière lui et se dirigea vers une de ses vastes bibliothèques lourdement chargées d’ouvrages en tout genre. Il tira l’encyclopédie du savoir-vivre vers lui, faisant pivoter un panneau de bois massif. Saisissant la torche à l’entrée du passage, Saint Germain s’enfonça tout aussi prestement dans le large escalier de pierre. La descente peu profonde se poursuivait sur quelques centaines de mètres dans les catacombes, dans une coursive taillée à même l’argile, à la lueur de la flamme vacillante. Au bout du tunnel, un autre escalier, montant celui-ci, mena l’homme à destination. Une représentation gothique de la vierge, de toute beauté, pivota pour le laisser pénétrer dans une chapelle obscure.
- Que tous les dieux soient loués pour cette vision de bonheur. Jamais je n’aurais cru ça possible, se réjouit Saint Germain. Lorsque mon serviteur m’a appris qu’un intrus venait d’être capturé ici, j’ai secrètement prié pour que ce soit toi, sachant pertinemment que c’était impossible. Et pourtant, voilà enfin mes rêves exaucés.
Poursuivant sa diatribe avec cette volubilité propre aux orgueilleux, le Comte de Saint Germain tournait en larges foulées victorieuses autour d’une petite prison d’acier semblable à une cage à oiseaux, brassant l’air d’amples mouvements de mains.
- Qu’est-ce qui a bien pu passer par ta petite tête ??!! Tu croyais que je t’attendrais avec les petits-fours peut-être ? L’amour t’aura sûrement aveuglé, quel dommage, car la haine au contraire m’a rendu clairvoyant. Tu vas regretter de me l‘avoir prise, sale voleur !
Saint Germain tenait maintenant fermement les barreaux de la cage, fixant son occupant avec fureur. Une expression de folie distordait les traits de son visage. Ses yeux exorbités dévisageant avec voracité l’homme à leur merci dans la petite cage de métal. Le prisonnier n’avait toujours pas esquissé l’ombre d’un mouvement ou d’une parole, résigné, semblait-il, au sombre destin qui s’offrait à lui.
- Quelle ironie du sort que je t’attrape justement dans le temple que je lui avais dédié. Tu vas en baver ! Selon les règles d’hospitalité, tu es en mon entier pouvoir, et sois certain que je compte bien m‘amuser avec toi, ma vindicte aura pour toi le goût des larmes et du sang.
- Bien joué, se risqua finalement à laisser échapper Lupin du fond de sa cage, avant de poursuivre d’un air dépité :
- Je le reconnais, tu m’as bien eu. Ton petit complot m’a forcé à venir dans l’antre du loup, comme tu avais dû le prévoir, et me voici fait comme un rat. Je m’incline !
- Mon complot ?
L’hystérie céda place en un instant à la perplexité. Saint Germain se ressaisit bien vite, mais l’espace d’une seconde, il avait été déstabilisé.
- Et bien oui, c’est bien toi qui fais distribuer cette nouvelle drogue dévastatrice et par la même occasion fait croire au retour d’Isengrin.
- C’est donc ça la raison de ta présence ?? Tu me croyais responsable de ces manigances et tu venais vérifier ? Admirable !!! Magnifique, je ne pouvais rêver mieux. Je tiens à ce que tu meures en sachant que je n’ai strictement rien à voir dans cette histoire et que par conséquent ta mort sera complètement inutile !
Le rire du Comte résonna dans toute l’église, se répercutant contre les hauts murs gothiques tandis que, replié sur lui-même dans sa cage, Lupin s’assombrit.
- Bien, fini de jouer ! Tu m’as pris l’amour de ma vie, il est temps que tu payes !
Comme jailli de nulle part, un tarot divinatoire apparut dans les mains du Comte. Le jeu, d’apparence très ancien, n’était à l’évidence pas fait de carton, pas plus que les illustrations ne semblaient issues d’une quelconque impression. Il s’agissait plus probablement d’un modèle unique de grande valeur : tant financière que mystique. Le temps avait toutefois fait son œuvre sur celui-ci, et les cartes paraissaient prêtes à tomber en poussière.
- Tu as de la chance, je vais utiliser sur toi un de mes plus puissants sortilèges. Avant de mourir tu endureras les pires souffrances que tu as pu infliger, démultipliées jusqu'à t’en faire perdre l’esprit. Que commence ton JUGEMENT !
Comme animées d’une vie propre, les cartes vibrèrent dans la main du Comte, avant de prendre leur envol. Le ballet gracieux de ces petits parchemins rectangulaires s’articula autour de la paume du sorcier. Trois cercles de sept cartes tournoyaient autour de celle du jugement, dressée, majestueuse, dans le plat de la main du Comte. L’air sembla crépiter autour de l’étrange manège. L’énergie devint vite palpable entre les cartes, celles-ci rayonnant d’une pâleur sépulcrale. La puissance accumulée ainsi au fil des circonvolutions se concentra ensuite dans l’arcane du jugement avant de foudroyer littéralement Arsène. La petite cage métallique vola en éclats, son malencontreux résidant se retrouvant projeté contre un mur avant d’y être quasi broyé par une force invisible.
- Voyons maintenant quelle sentence te réserve ton Ka. Si tu as une dernière volonté, c’est le moment avant que ton esprit ne sombre irrémédiablement.
- Tu es tellement prévisible ! asséna Lupin d’un calme olympien malgré la situation.
- Tu crois que tu peux encore fanfaronner ! enragea Saint Germain en crispant la main gauche, je vais te rabattre ton caquet !
Les bras écartelés sur quelque croix imaginaire, le martyre d’Arsène commençait à peine. Une goutte de sang s’écoula de son poignet transpercé par un clou tout aussi illusoire, et soudain tout s’arrêta.
Un long silence prit place dans l’église et s’installa un moment. Minuscule, la larme écarlate s’écrasa au contact du sol, faisant voler le silence en éclats ; changeant complètement la donne. Le Comte, à quatre pattes sur les dalles de pierre, maintenait fermement les barreaux de la lourde cage qui le retenait, une expression hagarde sur le visage. Devant lui, le toisant du regard, Lupin réajustait son haut-de-forme, narquois.
- L’orgueil, un péché mortel il paraît ! Rassure-toi, je serai magnanime. J’ai ce que je voulais. Non seulement je suis maintenant sûr que tu n’as rien à voir avec ce qui se trame, mais en plus j’en sais maintenant suffisamment sur ta magie pour pouvoir m’en défendre si besoin.
- Comment ???? Comment as-tu réussi ça ?? C’est impossible, je suis maître en ma maison, je suis tout puissant ici !! Comment peux-tu me battre ??!! Comment peux-tu aller à l’encontre des règles d’hospitalités ??!!
- Nul ne peut aller à l‘encontre de l’Hospitalité, tu ne réfléchis juste pas plus loin que le bout de ton nez. Tu as construit ce temple pour Irma, elle est désormais ma femme, ce temple est donc mien. Le fait qu’elle te laisse l’utiliser ne remet pas en cause sa possession.
- Ne l’appelle pas comme ça, sale voleur de poule ! Tu es tout juste bon à lécher le crottin sur ses chaussures ! Tu fanfaronnes, mais j‘ai vu ! Le jugement est sans appel, le Ka te réservait le pire des châtiments. Pour mériter un tel traitement, ton âme doit être plus sombre que la nuit.
- Mon âme ne regarde que moi, mais si tu es si sûr de toi, prends bien garde, car le sort que te réserverait une telle personne serait bien pire que ce que peut offrir ton petit jeu de carte.
- Tu ne me fais pas peur !
- Toi non plus. La prison disparaîtra demain. Tu vas pouvoir t’offrir une saine nuit de méditation.
Sur ces mots, Lupin tourna les talons pour se diriger nonchalamment vers la sortie. Dans sa cage, recroquevillé sur lui-même, le Comte fulminait. Sa vengeance venait de lui échapper, son rival avait le dessus, une fois de plus. La situation n’était plus tolérable ! Il devait y mettre un terme et se venger de façon définitive. Il aurait toute la nuit pour y songer, celle-ci et bien d’autres. Nul n’échappe à son destin, songea-t-il.
