Théorem est un univers fantastique contemporain développé autour d’un jeu de rôle, entièrement téléchargeable, et d’un roman, publié au rythme d’un chapitre toutes les deux semaines.

Assis sur un banc, devant l’épaisse porte, résolument fermée, du directeur de la Police Judiciaire, Franco fulminait. Depuis la découverte morbide de l’entrepôt, le monde semblait tourner sur la tête. Comme prévu, il était allé voir Grangé aux Stups, et lui avait proposé une collaboration dans l’enquête, vue la nature particulièrement sensible de celle-ci. Si Franco s’attendait à quelques réticences de la part de son collègue, Grangé étant notoirement connu pour son carriérisme et sa faculté inouïe de tirer la couverture à lui, il ne s’attendait en aucun cas à un accueil aussi virulent. 

Grangé s’était immédiatement braqué, refusant catégoriquement toute forme de collaboration en prétextant que l’affaire appartenait de droit à sa brigade du fait de leur antériorité dans l’enquête. Franco était tombé des nues, il avait pourtant tenté de raisonner son collègue, en lui expliquant bien qu’il était de leur devoir de résoudre une enquête aussi grave au plus vite et que seul le partage des ressources le permettrait. Mais rien n’y fit. Grangé hurla comme un veau qu’on égorge et invoqua la sacro-sainte hiérarchie avant de se rendre chez le directeur. Franco se retrouvait donc à attendre dans le vestibule du directeur que celui-ci veuille bien l’entretenir pour clarifier l’affaire. Il trouvait cela totalement inepte. Au lieu de travailler à résoudre l’enquête, il perdait un temps précieux à déterminer qui aurait le droit de travailler dessus. Comme s’il s’agissait d’un privilège, songea-t-il. Il avait l’impression d’être ligoté sur le périphérique de l’administration Française à une heure de pointe. La porte s’ouvrit finalement. Grangé, déjà assis devant le directeur, jeta un regard glacial à Franco. Celui-ci réajusta son costume à la va-vite avant d’entrer, mieux valait ne pas avoir l’air dépenaillé s’il voulait être pris au sérieux. Le directeur fit signe à Franco de prendre place, celui-ci ne se fit pas prier, il avait hâte d’en finir avec ces absurdités. 

- Bien ! commença le directeur en se calant confortablement dans son fauteuil comme s’il prévoyait déjà que la discussion serait interminable. Commissaire divisionnaire Franco, votre collègue ici présent, le commissaire divisionnaire Grangé m’a fait part de votre ingérence dans une affaire dont il s’occupe depuis plusieurs mois. Qu’est-ce que vous avez à répondre ?

- C’est ridicule monsieur le directeur, j’essayais au contraire d’obtenir une collaboration entre nos deux services pour régler cette affaire au plus tôt.

- C’est facile ça, s’insurgea Grangé en s’extrayant péniblement de son fauteuil. Six mois qu’on remonte la piste, et monsieur veut récupérer tous les lauriers !

Franco n’en revenait pas, il eut le plus grand mal à ne pas coller son poing en travers de l’énorme menton de Grangé. Il se contint de justesse, conscient que cela ne ferait que compliquer une situation qui ne l’était que démesurément trop, et reprit posément :

- Je vous en prie monsieur le directeur, je ne sais même pas de quoi l’on parle là. Moi, j’ai un entrepôt avec une cinquantaine de jeunes taillés en pièce… peut-être plus, alors expliquez- moi, de quels lauriers on parle ?

Le  directeur fit signe à Grangé de se rasseoir. Celui-ci s’exécuta non sans bougonner, un silence de cathédrale s’imposa dans le bureau. Tout en lissant sa petite moustache, le directeur, inexpressif, fixa les deux commissaires chacun leur tour, il paraissait jauger la situation avec une forme de sérénité assez troublante vue la nature du drame.

- J’ai entendu parler de cette histoire d’entrepôt, reprit le directeur en s’adressant à Franco. Nous avons de la chance que ça ne soit pas encore sorti du 36. Il va de soi que c’est une priorité. Le ministre va me clouer au pilori si jamais l’histoire dégénère.

Grangé fit mine de se relever pour s’insurger, mais le directeur le coupa net d’un simple geste.

- Je ne néglige pas pour autant votre enquête commissaire. Je ne vais pas laisser l’argent des contribuables se dilapider inutilement en investigation stérile. Grangé, vous confierez un de vos hommes à Franco qu’il puisse fournir à la Brigade Criminelle les informations qui pourraient aider à résoudre leur enquête rapidement. Le commissaire Franco pour sa part essayera autant que possible de ne pas perturber vos surveillances. 

- Mais, monsieur le directeur... protesta Grangé en levant haut les bras pour se donner plus de contenance.

- Ce n’est pas discutable Grangé. Maintenant, Franco il me semble que vous avez du travail alors je ne vous retiens pas.

Franco enfonça les mains profondément dans les poches de son imperméable, la petite réunion avec le directeur lui avait laissé un goût amer. Sans s’en apercevoir, il commença à jouer avec son trousseau de clefs. Bien entendu, il venait de « gagner », mais pour lui ce n’était pas un jeu, il n’y aurait même pas du y avoir concurrence. Même s’il avait l’appui du directeur, Franco savait déjà que Grangé traînerait des pieds pour collaborer, renâclerait à fournir des informations et au final : lui ferait perdre un temps précieux. Il avait déjà été confronté à maintes reprises à ce type de « querelle de clocher » entre brigades, mais pour la première fois cela le désespérait profondément. Peut-être se faisait-il vraiment trop vieux pour tout ça finalement. De retour vers son service, l’attention de Franco fut attirée par des éclats de voix provenant de l’accueil. Il en poussa la porte et surprit Markez, étendu au sol, jurant en espagnol tout en se remettant la mâchoire en place, tandis que deux brigadiers tentaient d’immobiliser un colosse de deux mètres de type Algérien. Celui-ci écumait littéralement de rage et les policiers avaient le plus grand mal à retenir ses mouvements violents, sous les hurlements stridents de ce que Franco supposa être sa mère : une femme d’un certain âge portant un Hijab de couleur sombre.

- Celle-là tu vas la regretter un moment à l’ombre, rumina Markez en se relevant.

- Z’êtes balaise pour enfermer les Arabes, mais dés qu’on vous demande de faire vot’ boulot y a pu personne. Bande de bâtards, hurla l’excité, faisant se retourner le peu de gens qui n’étaient pas déjà fascinés par le spectacle.

Un troisième brigadier s’interposa pour finir d’immobiliser l’importun, on essaya de lui passer les menottes, mais il réussit à se débarrasser de la prise de l’un des brigadiers. Il allait assommer le deuxième lorsque Markez, pourtant encore sonné, réussit à le plaquer au sol en frappant derrière ses genoux. L’inspecteur profita ensuite de la surprise de son adversaire pour lui passer les menottes. Les brigadiers relevèrent le colosse et essayèrent de l’emmener en cellule, mais celui-ci se débattait avec trop de force pour que ce soit efficace. L’hypothèse de l’utilisation du taser commença à faire son chemin.

Franco hurla. Il exigea des explications. Tout le monde eu un temps d’arrêt, même le colosse, tant l’intonation du commissaire ne laissait pas place à la discussion. La femme se jeta devant lui, implorante, tandis qu’un policier essayait de la retenir.

- Pas mon fils monsieur, pas la prison, c’est un brave fils, on veut juste vous aidez ma fille. Un mois sans nouvelles et vous faites rien. On sait qu’elle a pas partie, aidez-nous monsieur s’il vous plait.

Franco essaya d’apaiser la femme, elle semblait morte d’angoisse, elle lui fit penser à son père. Il n’aurait pas aimé le voir dans le même état.

- Bon tout le monde se calme ici. Markez, c’est quoi ce bordel ?

Massant toujours sa mâchoire endolorie, Markez se rapprocha de son ami Franco pour lui répondre.

- Bah, j’ai pas tous les détails, mais visiblement madame est venue accompagnée de son fils pour relancer une enquête en cours, et monsieur s’est un peu emporté sur le service d’accueil.

- Il est inquiet mon fils, faut comprendre, c’est pas un méchant fils, intervint la femme en saisissant la main de Franco.

- Écoutez madame, la coupa net Franco que cette histoire commençait sérieusement à irriter, comment vous vous appelez ?

- Fatima Fellaoui, monsieur

- Madame Fellaoui, votre fils va passer la nuit en cellule, parce que méchant ou pas on ne tape pas un policier. Vous avez de la chance, l’inspecteur Markez ne portera pas plainte. N’est-ce pas Markez ? questionna Franco, en fixant Markez d’un regard qui ne laissait pas place au doute quant à la réponse à formuler.

- Mais, monsieur...

- Non, madame, il n’y a pas de mais, la loi est la même pour tout le monde. En attendant je vais faire appeler l’un de mes inspecteurs qui s’occupera de vous. Vous pourrez lui expliquer clairement votre problème et je vous promets que nous ferons au mieux pour retrouver votre fille. En attendant, expliquez à votre fils que s’il ne se calme pas, il va rester chez nous un moment.

- Merci monsieur, vous êtes gentil vous. Barakallahou fikh

- Brigadier, faites appeler l’inspecteur Fabri qu’il s’occupe de madame Fellaoui. Inspecteur Markez, suivez- moi, vous avez du travail, il me semble et rien à faire à l’accueil.

Markez finit de se recoiffer en bougonnant, puis réajusta le col de sa veste en cuir. Il n’aimait pas être pris en faux comme cela, et spécialement lorsque ça venait de Franco.

- Je suppose que ça ne s’est pas passé comme prévu, railla l’inspecteur par pure mesquinerie, en finissant d’épousseter son jean.

- Abandonne tout de suite ce petit sourire satisfait. Je reste ton supérieur. Donc, si tu t’attends à ce que j’admette que tu avais raison sur Grangé tu te trompes lourdement.

- Ouais, n’empêche que comme prévu le gros porc a senti l’affaire à galon et voulu la récupérer.

- Le directeur a tranché, fin du débat, Grangé doit nous envoyer l’un de ses hommes pour un débriefing.

- Ouais, il va nous refourguer une balance qui va surveiller nos moindres faits et gestes, quoi.

- On avisera en temps voulu. Pour le moment l’important c’est qu’il ne nous mettra pas de bâtons dans les roues, ou en tout cas, pas ouvertement.

Poursuivant leur discussion, les deux amis débouchèrent dans les bureaux de la Brigade Criminelle. Celle-ci était en effervescence depuis la veille : la quasi-totalité de la brigade était mobilisée sur le drame de l’entrepôt, l’affaire était une priorité. 

- Bon les gars, interpella Franco d’un ton qui fit se retourner tout le monde, on en est où ? J’espère qu’il y a eu du neuf pendant que je perdais mon temps pour des conneries.

- On commence à avoir des retours sur l’enquête de voisinage, intervint l’un des inspecteurs, rien de sûr à cent pour cent, mais quelques pistes sérieuses quand même. On a la description d’un jeune qu’on aurait vu errer dans les rues au petit matin juste après l’incident.

- C’est léger ça les gars, vous vous croyez en RTT ou quoi?

- On a également le signalement d’une voiture, renchérit un autre inspecteur l’oreille encore collée à son téléphone. Ses deux occupants auraient stationné toute la nuit prés du hangar et en plus on a le signalement d’une camionnette qui serait venue livrer un chien. Le voisin qui l’a aperçue pensait que c’était le veilleur de nuit.

- Ok, et à part des descriptions vagues et peu fiables de véhicule, on a quoi?

Tout en regardant Franco faire son show, Markez alla s’affaler sur sa chaise de bureau. En à peine une journée, il ne fallait pas s’attendre à des résultats vraiment pertinents. Que l’équipe ait déjà obtenu autant de pistes, c’était inestimable. Mais, si Franco en était arrivé là où il en était, c’est qu’il avait un talent indéniable de meneur d’homme, il savait comment instaurer une pression saine et motivante sur ses troupes. Celles-ci se saignaient aux quatre veines pour répondre à ses exigences démesurées sans pour autant avoir l’impression d’être exploitées. Markez en avait le parfait exemple sous les yeux, alors que Franco aurait dû féliciter ses hommes d’avoir avancé aussi vite, il ne faisait que se moquer de leur manque d’efficacité.  Markez jetait un œil plutôt amusé sur tout cela. A une époque,  lui aussi se serait senti concerné, mais il connaissait la musique aujourd’hui et avait ses propres moyens de motivation.

- La scientifique avance lentement sur les victimes, mais ils estiment au bas mot une soixantaine de victimes. Quant aux poils retrouvés, il s’agirait d’un croisement entre un husky et un loup, un animal parfaitement illégal, on a peu de chance de le trouver référencé quelque part. Mais le bon coté c’est qu’il sera facilement identifiable.

- Ok, les gars, on mollit pas, conclut Franco d’un air paternaliste, faut régler cette histoire au plus vite, et si possible avant même que la presse en entende parler. Au boulot !!

Franco se tourna vers Markez, celui-ci venait de lancer un solitaire sur son ordinateur.

- Tu serais pas fonctionnaire par hasard ?… ironisa le commissaire

- Mais j’attends les ordres chefs, répondit Markez sur le même ton sans quitter son écran des yeux.

- On va se focaliser sur le gamin. Si on a un survivant, c’est inespéré. Il doit y avoir moyen de retracer son parcours après la fête et de trouver d’autres témoins qui l’auraient vu. On va vérifier aussi la station de métro la plus proche, on aura peut-être quelque chose sur les bandes.

Tout en écoutant d’un air distrait, Markez continuait à cliquer sur ses tas de cartes et empiler les suites.

- Quand je dis on, je veux dire toi en fait. Donc tu vas me chercher tout ça, et maintenant ce serait pas mal.

- Euh, oui chef. Désolé, j’étais bien parti là.

S’immisçant dans la discussion, une superbe blonde interrompit les deux amis. Elle avait la vingtaine arrogante, un visage un peu carré mis en valeur par de longs cheveux blonds relâché d’une manière savamment négligée, des yeux bleus qui vous transperçaient et une bouche délicatement ourlée à se damner. Markez remarqua également que son jean, excessivement moulant, dévoilait un cul d’exception, mais se garda bien d’en faire mention.

- Excusez-moi, je cherche le commissaire divisionnaire Franco, vous sauriez où je peux le trouver ? demanda-t-elle avec une timidité feinte du meilleur effet.

- C’est moi, répondit Franco en jaugeant la jeune femme du regard, que puis-je faire pour vous aider ?

- Inspecteur Wolkoff monsieur, je suis détachée de la brigade des stupéfiants par le commissaire divisionnaire Grangé pour vous assister dans votre enquête.

Markez se replongea dans son solitaire, elle n’était pas si terrible que ça finalement songea-t-il.

- Ah, bredouilla Franco en se demandant ce qu’il allait bien pouvoir faire de la nouvelle venue, et bien pour le moment nous n’avons pas forcément besoin de votre assistance mais ça viendra sûrement plus tôt que nous ne le pensons. En attendant, je vous propose d’assister l’inspecteur Markez, il a l’air « bien parti là », sourit Franco en fixant son ami.

- Bien, monsieur le commissaire.

Franco s’éloigna sans plus attendre, sachant pertinemment qu’un monceau de formalités administratives concernant l’affaire en cours l’attendait sur son bureau. Markez poursuivit sa partie, ignorant royalement la présence de celle qu’il considérait comme « l’espionne venue du froid ». La jeune femme resta debout, solidement campée sur ses deux jambes, attendant une réaction de l’inspecteur à qui elle venait d’être confiée. Autour d’elle tout s’agitait, les téléphones sonnaient sans interruption et les claviers raisonnaient d’une activité frénétique. Immobile dans cette tourmente, elle se sentait déplacée, elle décida de faire bouger les choses.

- Chloé Wolkoff, se présenta-t-elle en tendant la main vers Markez.

- Tu préfères mater des heures de vidéosurveillances ou faire du porte-à-porte ? répondit Markez sans même quitter son écran des yeux, et encore moins daigner serrer sa main.

- Porte-à-porte, rétorqua Chloé d’un ton glacial

- Bah au boulot alors. Markez griffonna une adresse sur un post-it avant de le tendre à Chloé toujours sans un regard. On a déjà une équipe sur place, tu pourras leur demander les détails. Ah et essaye de faire un effort de tenue, parce que jean, t-shirt, c’est un peu léger. En plus c’est quoi ça « Paper street soap » ? Il était en cadeau dans ta lessive ton t-shirt ?

- Juste une question ?

Markez marmonna vaguement un ouais en terminant une nouvelle colonne de cartes.

- Vous êtes naturellement un connard ou vous vous forcez pour me faire plaisir ? Parce que je vous préviens, avec Grangé et sa bande de phallocrates, vos mesquineries j’en bouffe depuis des mois, et va falloir vous lever tôt pour vous aligner parce qu’il y a du niveau chez les stups.

Fixant toujours son ordinateur, Markez sentit sa main se crisper sur sa souris. Il venait de se faire moucher en beauté par une bleue et ne savait même pas quoi lui répondre. La belle avait du répondant, il ne l’avait clairement pas vu venir. Il tourna finalement les yeux et la regarda s’éloigner dans le chaos ambiant… son cul était vraiment d’exception songea-t-il.