Léon avait passé une sale année. C’était la crise qu’on lui disait, mais il y avait toujours eu un tas de raisons pour le virer. Avant c’était la mondialisation, et encore avant la conjoncture sociale et d’autres trucs. Et plus ça allait, plus Léon devenait vieux et moins il arrivait à trouver de travail. Cette fois, sa femme en avait eu assez et l’avait quitté, emportant même le chien. C’était vraiment une sale année. Alors Léon avait craqué comme on dit, et ce soir-là, spécialement, il avait décidé de fêter ça. Il avait commencé à faire la tournée des bars très tôt puis, lorsqu’on n’avait plus voulu de lui, s’était rendu dans une petite épicerie de nuit pour s’acheter un cubi de vin rouge. Il avait dès lors erré au fil des rues, partageant sa boisson avec les vagabonds qui croisaient son chemin. Léon n’aimait pas boire seul, il trouvait cela triste. La nuit avait été longue, mais conviviale. Léon s’était assoupi quelques heures à même le trottoir à côté de l’un de ses compagnons de boisson d’un soir. Il fut brutalement tiré de sa torpeur éthylique par les jets d’eau d’une balayeuse de la voierie, et décida qu’il était temps de rentrer chez lui, tant qu’il en avait encore un. L’idée, aussi simple fut-elle, se révéla beaucoup plus difficile à mettre en application que prévu, car outre la difficulté de conserver une trajectoire rectiligne dans ses déplacements, Léon réalisa qu’il ne se rappelait pas vraiment où il se trouvait, et encore moins où il habitait. Qu’à cela ne tienne, il choisit de prendre à droite, il avait toujours bien aimé la droite. Tanguant comme en pleine tempête, il avança tant bien que mal sur le trottoir, croisant avec fracas le chemin d’un petit chien errant occupé à fouiller consciencieusement un sac-poubelle abandonné. À moitié écrasé par la maladresse de Léon, l’animal s’esquiva à toutes pattes, traversant la route sans se soucier du véhicule approchant à vive allure. La voiture braqua de justesse pour éviter le chien, mais le chauffeur trop fatigué n’eut pas autant de chance pour Léon, il le percuta de plein fouet.
À son réveil, Léon ne savait vraiment plus où il se trouvait et commençait même à douter de retrouver un jour sa maison. Il faisait de plus en plus noir, et il ne reconnaissait aucun bâtiment. À vrai dire il n’en voyait même plus. Léon posa sa main contre le mur le plus proche, il était rugueux et irrégulier, il regarda de plus près, à mieux y regarder il avait plus l’impression d’être dans une grotte que dans Paris. Mais bon, tous les chemins mènent au rhum, il poursuivit tout droit, il retrouverait bien sa maison à un moment. Au pire, il croiserait bien un policier suffisamment aimable pour l’emmener en dégrisement. Ce n’est pas comme si Léon avait eu un programme très chargé pour la journée. Il marcha encore quelques minutes, ou plus, il n’en avait pas la moindre idée, lorsqu’il arriva devant une vaste étendue d’eau. Il avait beau regarder, ce n’était assurément pas la Seine. Il s’agissait d’un grand lac, à l’eau cristalline et dont le fond semblait palpiter d’une lueur douce et accueillante. Les yeux perdus dans cette eau limpide, Léon réalisa quelque chose. Il l’avait déjà remarqué en touchant le mur tout à l’heure, mais avait mis ça sous le compte de l’obscurité. Là, éclairé par les eaux du lac, aucun doute ne subsistait, quelque chose clochait. Léon n’arrivait plus à se reconnaître. A vue de nez, il avait perdu au moins un mètre, ses bras étaient par contre bien plus longs, tout comme ses doigts et ses oreilles. Sa peau était devenue grisâtre et pierreuse, ses yeux avaient doublé de volume et pris une teinte jaunâtre. Il ressemblait à une de ces créatures de conte de fée comme il avait pu en voir à la télévision. Il se regarda longuement dans l’eau, palpant la moindre aspérité de sa peau comme pour se réapproprier son propre corps. Il n’était pas vraiment surpris, ou choqué, plutôt blasé. Au bout d’un moment, il releva la tête pour observer les environs, et remarqua quelque chose à l’horizon, une forme blanche semblant se mouvoir à la surface de l’eau. Sans trop savoir pourquoi, il se dirigea dans cette direction, comme attiré. La forme se révéla une très belle femme à la peau laiteuse, aux cheveux blonds courts tirant vers le blanc et aux courbes généreuses. Elle flottait avec grâce aux abords du lac, auréolée d’une douce lueur blanche. Elle lui évoqua une vierge, ou une sainte, à l’exception que l’eau cristalline ne cachait absolument rien d’une anatomie qu’elle avait plus que parfaite. Malgré la situation, Léon ne ressentit aucun désir, au contraire, il se sentait calme, apaisé. Elle posa sur lui ses grands yeux blancs emplis de douceur et il oublia tous les soucis qu’il avait pu avoir. Désormais, plus rien n’existait pour Léon que cette femme chaleureuse.
- C’est un long voyage que tu viens d’accomplir mon pauvre Léon.
La voix de la naïade était douce et voluptueuse, elle enveloppa Léon avec tendresse, comme une chaude couverture moelleuse après une averse glaciale.
- Mais tout cela est fini maintenant, tu es avec moi et plus rien ne peut t’arriver.
Léon savait qu’elle disait la vérité, sa vie de misère se terminait enfin, il n’avait plus à se soucier de rien, il pouvait entièrement se dévouer à la Dame Blanche.
- Viens à moi maintenant, je sens que des choses terribles se préparent et j’ai besoin de toi pour y voir plus clair.
La dame blanche tendit les bras vers Léon et rayonna d’un sourire empli d’amour. Léon s’avança sereinement dans l’eau, plus résolu qu’il ne l’avait jamais été. Lorsque son pied droit effleura la surface de l’eau, il ressentit une profonde morsure, comme un froid soudain et intense. Il ne flancha pas pour autant et poursuivit son avancée dans l’eau vers les bras accueillants. Chaque pas supplémentaire était une souffrance en plus. Il lui sembla que son corps entier se dissolvait dans l’eau comme un cachet d’aspirine. Sa détermination ne vacilla pourtant pas, il ne pensait qu’à cette femme qui pour la première fois de sa vie l’acceptait tout entier, aussi monstrueux fut-il. Cette femme qui avait besoin de lui et semblait ressentir sa souffrance. Lorsque Léon arriva contre la Dame Blanche, il ne restait presque plus rien sur quoi elle puisse refermer ses bras. Elle le fit pourtant, serrant avec douceur les derniers résidus de Léon contre sa poitrine, avant de se laisser couler dans le lac. L’eau cristalline l’instant d’avant se troubla soudain jusqu'à devenir aussi blanche et opaque que du lait. Immergée dans ce cocon lacté Blanche détendit tous les muscles de son corps et le laissa dériver tout comme son esprit. Autour d’elle, le lac commença lentement à pulser d’une lueur argentée. Le battement, rappelant celui calme d’un cœur humain, s’accéléra petit à petit jusqu'à devenir continu et nimber toute la grotte d’un voile argenté. À nouveau l’eau se troubla, des formes sombres se dessinèrent dans l’immensité laiteuse jusqu'à faire apparaître un visage d’homme. Blanche contempla longuement ce visage, il était plutôt jeune, assez beau et affichait une certaine arrogance. Elle put lire une grande profondeur dans ses yeux alors que l’image se précisait. Des yeux bien plus vieux qu’ils ne devraient l’être, balayés par des lumières de couleurs. L’homme se trouvait dans un endroit sombre, bruyant et surpeuplé. Blanche identifia presque immédiatement ce que les Ordinaires appelaient, sans qu’elle eût jamais compris pourquoi, une boîte de nuit. Le jeune homme rodait parmi les siens visiblement en quête de quelque chose. Bien qu’elle ne trouva pas qu’il fut particulièrement charismatique, le jeune homme semblait posséder une autorité naturelle. Devant lui, les hommes s’esquivaient pour lui laisser le passage, la majorité d’entre eux, même s’ils ne devaient pas le faire consciemment, baissaient même les yeux face à lui. Le bruit qui l’entourait était assourdissant, Blanche, habituée au calme et au recueillement de sa grotte, vécut cette immersion comme une torture. Mais, elle ne se déconcentra pas pour autant, et s’assura de bien saisir tout ce que sa vision voulait lui apprendre. Le pauvre Léon ne méritait pas d’avoir été sacrifié pour rien. Soudain, Blanche nota un subtil changement : l’homme, qui marchait jusque-là d’un pas incertain, se déplaçait maintenant d’un pas beaucoup plus assuré en direction d’une table bien précise. Il s’y assit avec une désarmante hardiesse, interrompant la discussion des deux jeunes filles qui s’y trouvaient. L’une d’elles fit mine de le remettre à sa place mais, d’une simple œillade, il la fit taire. Il se présenta, Blanche su tout de suite qu’il mentait, il s’appelait Samuel contrairement à ce qu’il venait de prétendre, elle en était certaine. Les filles gloussèrent à ses compliments, elles étaient toutes deux jolies dans leur genre l’une plutôt blonde aux yeux bleus et à la peau claire, l’autre à la peau un peu plus sombre, aux grands yeux noirs et aux longs cheveux sombres bouclés. Elles s’appelaient Linda et Samia et n’avaient pas l’air du genre naïves, pourtant Samuel les enjôla avec une facilité déconcertante. Son attitude ne laissait place à aucune ambiguïté quant à ses buts, il avait visiblement pris pour cible Samia et comptait bien obtenir plus qu’une simple danse. Il se débarrassa de Linda en l’envoyant chercher de nouveaux verres et lorsque la blonde revint à la table, son amie avait disparu. Blanche n’avait rien perdu de ce manège, si ce Samuel ne payait pas de mine elle reconnut qu’il était redoutablement persuasif. Elle le suivit jusque dehors en flottant au-dessus de la scène, elle reconnut le quartier, elle se trouvait du côté de Saint-Michel, proche du territoire de Quasimodo. Alors que Samuel et Samia s’enfonçaient dans les petites ruelles sombres loin de la foule, Blanche remarqua à une dizaine de mètres du séducteur et de sa conquête, deux silhouettes dissimulées dans la pénombre qui semblaient les suivre discrètement. Samuel n’avait rien remarqué, ou s’en moquait tout bonnement. Blanche survola les silhouettes, il s’agissait de deux hommes en costumes sombre, assurément pas des voleurs occasionnels. Qui ou quoi que fut ce Samuel, il était à l’évidence un enjeu de taille, et avait surement son rôle à jouer dans le désastre à venir. Blanche retourna le voir de plus près, mais l’atmosphère venait de changer brutalement, la ruelle était devenue plus sombre, plus froide, plus inquiétante. Quelque chose semblait faire barrage, une force inquiétante qui la repoussa sans ménagement. Blanche eut un mouvement de recul, à nouveau, l’eau se troubla tout autour d’elle, balayant l’image du jeune homme, de sa compagne d’un soir, et de ses poursuivants. Un nouveau tracé esquissa cette fois les traits fin et délicat d’une jeune femme. Son regard était fier mais visiblement fatigué par de récentes épreuves. Elle était vêtue d’une simple chemise blanche assez ancienne, nouée à la taille par une épaisse ceinture en cuir trois fois trop grande pour elle. Elle était également chaussée de bottes de mousquetaire, là encore trop grandes. Le désordre de sa tenue lui conférait un charme particulier. Le décor se précisa autour d’elle, et Blanche reconnut de suite où elle se trouvait. Il s’agissait du domaine de Titi, le fidèle bras droit du baron Lupin, en Agartha. Celui-ci se trouvait d’ailleurs aux cotés de la jeune fille. Blanche songea que sa présence ici, ne pouvait être le fruit du hasard, Lupin s’intéressait forcément à cette fille. Quelle importance pouvait-elle avoir pour que Lupin s’en mêle ainsi? N’était-ce qu’une de ses nombreuses lubies ? Nul n’ignorait en Agartha la passion dévorante de Lupin pour les jolies filles. Tout comme nulles jolies filles de l’Agartha n’ignoraient le sort que réservait dame Vep à celle qui oserait tourner les sens de son époux. Mais cela n’empêchait pas Lupin de convoler sans cesse au gré de ses envies. La fille était une Ordinaire, elle s’appelait Esperanza, malgré son jeune âge et son manque de forme, elle semblait avoir un empire certain sur la gent masculine, si Blanche en jugeait au comportement de Titi.
En la faisant venir en Agartha, Lupin enfreignait l’une des principales règles du Roi, Blanche se demanda s’il était vraiment homme à prendre un risque aussi démesuré uniquement pour satisfaire ses appétits. Elle ne savait quoi penser, sa seule certitude était que, tout comme Samuel, Esperanza avait un rôle majeur à jouer dans la tempête qui approchait. Elle survola la scène encore un moment, Esperanza et Titi discutaient de banalités, le jeune homme totalement sous le charme de son invitée. Blanche avait rencontré plusieurs fois Titi, ils avaient de nombreux points communs, tous deux étaient des Tourmentés, ils ne croyaient pas en l’existence du rêveur, et enfreignaient même régulièrement la règle du roi interdisant aux Agarthiens de se rendre en Ordinaire. Enfin, tous deux recueillaient les « âme perdues », à une différence prés, si Titi les recueillait de leur vivant pour améliorer leur quotidien, Blanche les recueillait après leur mort pour exalter leur trépas. Elle savait donc que c’était un jeune homme très charitable, mais surtout sensible, trop sensible. Et si Lupin lui avait confié une tâche concernant la jeune fille, il était évident que Titi été largement sorti du cadre de cette mission. L’ambiance était bon enfant dans la chambre de Titi, il chahutait avec Esperanza, Blanche pu lire avec amusement tout le désir sous-jacent de ses jeux innocents. Soudain Titi sembla préoccupé, Blanche ne l’avait pas remarqué mais l’atmosphère était devenue subtilement plus lourde. Quelqu’un réclamait une audience à Titi, et ce nouveau venu était des plus dangereux. Cette intervention perturba la vision, Blanche se propulsa à l’entrée du domaine de Titi pour essayer d’apercevoir le nouvel arrivant, mais la vision se délita au fil de son avancée jusqu'à s’être totalement dissipée au moment où Blanche arriva devant la porte. Seule lui resta une puissante sensation de mort qui la fit frissonner. Elle n’avait pas besoin de plus pour savoir qui se trouvait derrière l’entrée, il ne pouvait s’agir que de Petiot : l’assassin officiel de Paris. Nul n’était plus efficace que lui dans son ouvrage, mais cette qualité avait également un prix, alors pour qu’on en vienne à l’employer c’est que la jeune et innocente Esperanza devait représenter une menace de taille pour quelqu’un.
Une fois de plus, l’image se brouilla, d’autres apparurent, plus confuses, des créatures belliqueuses rodant dans les rues parisiennes, une pierre brisée, et les ténèbres s’étendant inexorablement sur la capitale. Blanche savait très bien ce que tout cela signifiait : l’Abysse. L’ennemi ancestral de l’Agartha s’apprêtait à frapper à nouveau, mais quels rôles deux jeunes Ordinaires pourraient bien avoir à jouer là-dedans. Blanche en avait vu assez, d’un battement gracieux de jambes, elle se retourna sur elle-même et se propulsa à la surface de l’eau. Celle-ci se clarifia en cercle concentrique autour d’elle pour redevenir aussi pure et cristalline que précédemment. Blanche s’allongea sur le dos et se laissa porter par l’eau du lac, pensive. Depuis quelque temps, son royaume était perturbé, on lui volait des corps qui lui revenaient de droit. Il s’agissait principalement des Errants, ces créatures qu’on ne connaissait finalement que par l’importance des dégâts qu’ils pouvaient causer en Agartha. Blanche s’en était vue confier la charge par le roi, il y a de cela quelques dizaines d’années. Il faut dire qu’elle était la seule à pouvoir endurer leur toucher sans en mourir. Tout se passait bien depuis, les apparitions d’Errants se faisant rares et ceux-ci se présentant comme ses autres sujets directement à l’entrée de sa caverne, évitant ainsi de provoquer des dégâts dans les royaumes alentours. Mais, depuis quelques semaines, les irrégularités se multipliaient. Non seulement les Errants étaient plus nombreux qu’a l’accoutumée, mais surtout ils n’apparaissaient plus dans son royaume. Selon ses informations, ceux-ci apparaissaient même systématiquement dans la demeure du roi.
Fallait-il y voir une volonté de ces créatures de s’en prendre à Masque de Fer? Blanche n’avait jamais pu s’assurer que ces créatures possédaient une réelle identité, fallait-il donc voir dans ces changements la main de quelqu’un d’autre ? Et surtout, n’était-ce qu’un événement isolé ou fallait-il y voir l’un des éléments de quelque chose de plus vaste. Blanche sentait confusément que quelque chose couvait, et c’est pour cette raison qu’elle s’était décidée à perpétrer un augure, mais tant de détails restaient incertains… Toutes ces questions résonnaient encore à son esprit quand une forme colossale jaillie du fond du lac passa entre les jambes de Blanche avant de s’enrouler autour de son corps. La créature était immense, elle devait faire dix fois la taille de Blanche et se trouvait à mi-chemin entre le lézard et le serpent. Son corps, couvert d’écailles, évoquait l’argent ou le cristal. Il aurait pu sans effort faire craquer les os de celle qu’il enserrait, mais il n’y avait aucune violence dans son étreinte, seulement de l’affection. Le dragon baissa sa tête près de celle de sa dame et laissa courir sa longue langue fourchue le long de son cou.
- Votre vision a-t-elle été profitable oh ma maîtresse ? susurra-t-il à son oreille.
- Elle n’a fait que m’encombrer de nouvelles questions, soupira Blanche en flattant son animal sur le sommet du crâne.
- Je vous ai rarement vue aussi inquiète, craignez-vous une nouvelle guerre ?
- Pas ici, il n’y a plus personne pour s’opposer à Masque de Fer depuis la dernière. Il faudrait vraiment un incident majeur pour que les opposants au roi se soulèvent à nouveau. Non, je pense qu’il s’agit juste d’un nouvel affrontement avec l’Abysse en Ordinaire et pourtant... quelque chose me tracasse.
- L’histoire des Errants ?
- J’aimerais comprendre ce qu’il leur arrive… si jamais ils étaient capables de nous attaquer, nous serions totalement désemparés.
- Mais pourquoi vous inquiéter maîtresse ?
- J’ai pour vocation de recueillir les égarés après leur trépas, de leur offrir la sérénité à laquelle ils n’ont pas eu droit. Ma tâche n’a jamais été d’offrir la mort et je n’aime pas qu’on m’y force.
Le dragon releva la tête en prenant une profonde inspiration et en fixant droit devant lui, cherchant du regard.
- Quelqu’un approche maîtresse.
- Je sais dragon, le roi m’envoie l’un de ses larbins. Les rumeurs doivent donc être vraies.
- Voulez-vous que je le chasse ?
- Non dragon, laisse-nous ! J’ai besoin de réponses.
Sans attendre, le dragon se déroula et s’enfonça dans les profondeurs. Blanche se redressa et s’approcha en nageant de la rive du lac. Un bruit de bottes martial et assuré commença à se faire entendre. Le nouveau venu s’arrêta aux bords de l’eau et ôta son chapeau pour saluer.
- Dame Blanche, mes hommages !
- Commandant d’Artagnan, l’affaire doit être grave ! Blanche souriait en se rapprochant du militaire, celui-ci ne put s’empêcher de détourner le regard de sa radieuse nudité.
- Sérieuse en tout cas. Pourriez-vous revêtir quelque chose et venir en discuter avec moi.
Blanche feignit d’être outragée.
- Vous me demandez de me vêtir dans mon propre domaine, vous ne reculez donc devant rien commandant ?
- Mes excuses, ma Dame mais il serait présomptueux de ma part de faire comme si votre simplicité ne pouvait m’affecter.
- Affectez moi donc de la vôtre alors, et venez me rejoindre. Je ne connais nulles façons plus agréables de converser.
- Je crains que sa majesté ne comprenne, si elle venait à l’apprendre, ce petit aparté aquatique.
- Vous êtes aussi triste que lui, protesta Blanche en s’extrayant de l’eau. Les gouttes ruisselèrent sur son corps dessinant un motif précis la recouvrant, tandis que de longs filets d’eau, toujours attachés au lac, simulèrent une traîne derrière elle, valorisant ses jambes immenses. En quelques secondes, elle se retrouva vêtue d’une splendide robe aux reflets turquoise, légèrement transparente, mettant habilement en valeur son corps plantureux. C’était encore trop pour d’Artagnan, mais il se résigna, il avait déjà été suffisamment insultant comme ça. En insistant, il risquait de voir son hôtesse se braquer et ce n’était pas le but de sa venue. Il entama donc de marcher le long du lac invitant Blanche à faire de même, songeant qu’ainsi il n’aurait pas à la fixer.
- J’irais droit au but ma Dame. Sa Majesté s’inquiète d’avoir vu des Errants en dehors de votre territoire.
- Je vous croyais aussi experts en armes qu’en dames, à l’évidence je vous surestimais messire.
- Ne raillez pas madame, l’affaire est grave.
- Dites à Sa Majesté que je m’occupe de tout. Il n’est pas sans savoir que mes connaissances de ces créatures sont aussi peu étendues que les siennes et que, sans mon aide, la situation aurait sûrement dégénéré depuis fort longtemps.
- Sa Majesté ne l’oublie pas, elle veut juste s’assurer que vous n’avez pas besoin d’aide.
- Touchante attention commandant, railla Blanche en passant la main dans ses cheveux, dois-je y voir l’inquiétude du gentilhomme pour la faible femme ou du militaire pour son opposant.
D’Artagnan s’arrêta et se tourna vers Blanche, il la regarda droit dans les yeux pour la rassurer sur ses intentions. C’était une femme sublime dont l’allure maternelle mettait naturellement en confiance. Il lui reprochait bien des choses mais contrairement à Masque de Fer, il était certain de pouvoir lui faire confiance dans cette affaire.
- Il ne s’agit que de sollicitude ma Dame, nous n’oublions pas que, malgré vos croyances, vous n’avez pas pris part à la grande guerre. Sa Majesté vous en est redevable
- Si vraiment vous m’êtes redevable, alors accordez moi un peu de crédit.
D’Artagnan serra les dents, il savait très bien que Masque de Fer n’apprécierait pas ce qu’il s’apprêtait à faire, et pourtant il avait la certitude d’avoir raison. S’il ne donnait pas tous les détails à Blanche, il ne fallait pas espérer qu’elle puisse vraiment l’aider.
- Bien, cracha d’Artagnan, ces dernières semaines, quatre Errants se sont matérialisés au cœur même de la Bastille. De plus, à chacune de leurs manifestations, ces créatures semblaient plus résistantes.
- Votre trouble m’apparaît désormais bien plus clair, répondit Blanche en se tournant vers le lac pour dissimuler ses propres tourments.
- Allez-vous nous aider madame?
- J’y travaille déjà, mais je suis aussi inquiète que vous. Des choses graves sont en marche et j’ai peur que les Errants ne soient qu’un sinistre détail de l’histoire.
- Que voulez-vous dire ?
- Rien de plus, je sens une menace sérieuse pesant sur l’Ordinaire et qui ébranlera l’Agartha.
- La « Terre Sainte » serait en danger ?
- Oui, votre « Terre sainte » est en péril… Blanche s’arrêta un instant pour réfléchir, elle se tourna vers le commandant pour bien le détailler. Elle savait que c’était un homme droit et franc, et que comme tous ceux de sa trempe, il ne saurait dissimuler une réaction sincère. Dites-moi, reprit-elle sur un ton soudain plus badin, l’assassin officiel est-il en mission en ce moment ?
- Je ne crois pas, le roi ne m’en a pas parlé. Qu’est-ce que cela a à voir ?
L’étonnement de d’Artagnan était sincère, si le roi avait chargé Petiot de se débarrasser d’Esperanza, d’Artagnan n’en était pas informé, à moins que cela ne se soit pas encore passé.
- Rien, une lubie de ma part. Quoi qu’il en soit, vous pouvez rassurer notre bon roi, je n’oublie pas la tâche qui est la mienne et réglerai ce problème aussi prestement que possible. En attendant, faites moi donc prévenir lorsque un errant se présente à votre porte, cela vous évitera sûrement bien des pertes.
- Je vous en sais gré ma Dame.
- Sur ce, commandant, Blanche tendit la main à d’Artagnan, je suis certaine que vos affaires, comme les miennes, vous appellent.
Se saisissant de la main, D’artagnan y posa une chaste bise, avant de s’éloigner en reculant et de disparaître dans l’obscurité de la grotte sous le regard bienveillant, mais inquiet de Blanche.
