Chapitre 26 :
Afin d’apaiser les esprits échauffés par l’annonce de Petiot, le sien en premier lieu, Lupin avait décidé d’ouvrir le bal. Il avait donc invité son épouse à le rejoindre sur la piste et entamé une valse sur l’air du Beau Danube Bleu joué par l’orchestre. Le couple avait tourbillonné avec grâce entre colonnes et braseros dans un subtil jeu d’ombre et de lumière qui avait laissé leurs convives sous le charme. Certains prétendirent même avoir vu une expression de bonheur sur le visage de Dame Vep lorsque son voile s’était soulevé. Cette première danse à peine achevée, Beaumarchais ôta un chapeau imaginaire de sa tête, fit plusieurs moulinets avec, plia le genou et tendit la main à lady de Winter.
- Me ferez-vous le plaisir ?
- À quoi songez-vous mon ami ?
- Une danse, je ne vous goûte que trop rarement dans ces atours-ci, pour ne point en jouir.
- Ce sera donc une danse alors, répondit-elle en posant délicatement sa main sur la sienne.
- Dans un premier temps, ajouta-t-il d’un air goguenard, la nuit est encore jeune.
- Vous êtes incorrigible mon ami
- Je vous en prie, corrigez- moi, conclut-il en l’entraînant dans une polka endiablée qui venait de débuter.
Nombreux furent ceux qui se joignirent à eux, faisant virevolter robes et jupons à un rythme effréné. La bonne humeur semblait à nouveau régner sur la soirée. Pourtant, malgré les rires et les sourires, Lupin ne pouvait que constater avec mélancolie que la soirée était un désastre. C’était subtil, certes, mais indéniable. Un sourire forcé par ci, un clin d’œil trop appuyé par là, des détails que seul un œil averti comme le sien pouvait noter et qui lui indiquait que, depuis le discours de Petiot, les événements avaient pris une tournure décisive. De retour sur son trône, il contempla le déroulement d’un quadrille des Lanciers exécuté sans fausse note. Il n’y vit aucune âme, aucune chaleur, juste une froide mécanique masquant les apparences : le terrible manège était en marche. Il avait rêvé son anniversaire comme l’événement fédérateur qui unirait tout l’Agartha Parisien contre les périls à venir. Au contraire, celui-ci avait servi de tribune à l’ennemi et favorisé la dissension qui causerait probablement la chute de la capitale. Lupin pouvait clairement voir les groupes se former, le spectre de la Grande Guerre ne s’était finalement pas envolé si loin que ça. Les adeptes de la religion d’état et les Tourmentés se rassemblaient tout naturellement chacun dans leurs coins en se jetant des œillades soupçonneuses.
Écoutant d’une oreille distraite le rapport de Maurice, Lupin surveillait Masque de Fer. Celui-ci s’était installé légèrement à l’écart du reste de l’assemblée. Assis sur un siège pliable que son sénéchal avait apporté exprès pour l’occasion. Il recevait les hommages des invités soucieux de renouveler, en toute innocence, leur allégeance à son égard. Était-il vraiment possible qu’il ignorât tout des manigances de Petiot, se demanda Lupin. Et surtout : succomberait-il à la tentation d’offrir la cour des miracles à l’Abysse ?
La haine quasi irrationnelle que se vouaient Lupin et le roi était connue de tous, c’était d’ailleurs sûrement l’unique raison qui empêchait Masque de Fer de se débarrasser de Lupin. Son peuple risquait de le trouver partial et de se soulever, il ne pouvait pas prendre le risque. S’il était un souverain déterminé, le roi n’était pas un dictateur pour autant. Malgré toute sa puissance, il avait besoin du soutien populaire pour conserver le pouvoir et garder Paris en sécurité. Mais, aujourd’hui qu’une opportunité lui était donnée de s’en prendre à Lupin au nom du bien commun, saisirait-il cette chance malgré les risques encourus ? Le peu d’affection qu’avait Lupin pour le roi l’incitait à penser que celui-ci serait prêt à tout pour assouvir ses désirs, mais c’était négliger les subtilités du caractère de ce souverain. C’est cette raison qui l’incitait à le surveiller, à glaner le moindre indice pouvant lui indiquer l’inclinaison de Masque de Fer. Inconscient des turpitudes qui tourmentaient son hôte, celui-ci sirotait une coupe de bœuf braisé en discutant avec la Dame Noire. Les deux nobles s’étaient déjà alliés lors de la Grande Guerre, il ne faisait aucun doute pour Lupin qu’un nouvel accord se profilait à l’horizon. Derrière eux, il remarqua qu’Athos en faction autour du roi comme ses frères d’armes, venait de se pencher vers d’Artagnan.
- Tu avais raison, confia-t-il
- De quoi parles-tu ? répondit d’Artagnan sans relâcher sa vigilance.
- Vidocq, je viens de l’apercevoir aussi. Il se cache parmi les mendiants de Lupin.
- C’est étrange…
- Quoi donc ? s’inquiéta Athos en se penchant un peu plus vers d’Artagnan pour être certain que les danseurs qui sautillaient autour d’eux ne puissent écouter leur conversation.
- Vidocq est un maître du déguisement. Nous ne le reconnaitrions même pas en temps normal et sûrement pas dans une pareille foule.
- Tu crois qu’il veut signaler sa présence ?
- Je ne sais pas. Son comportement est étrange… Continue d’ouvrir l’œil.
- Tu ne lui fais pas confiance ?
- L’Abysse m’aura emporté avant que je fasse confiance à un Réprouvé. Reste ici, je vais avertir Sa Majesté
Laissant Athos à son poste, d’Artagnan recula de quelques pas pour s’approcher du roi. Celui-ci devisait toujours avec la Dame Noire, qui essayait en vain d’échanger des banalités avec lui. Certain que son seigneur lui saurait gré de couper court à la discussion, il se permit d’intervenir et de la couper dans une tirade sur les plis plats.
- Toutes mes excuses Ma Dame, il me faudrait m’entretenir un instant avec le roi.
- C’est que nous étions en pleine discussion, Commandant. Je vous trouve bien impudent, s’offusqua la dame, les joues cramoisies, en faisant beaucoup de manières pour une infraction au protocole qui n’en méritait pas tant.
- Toutes mes excuses, intervint Masque de Fer en se redressant, je connais mon Commandant suffisamment bien pour savoir qu’il ne se serait permis un tel impair sans une raison importante.
- Mais tout de même ! insista-t-elle avec toutefois moins de conviction, en agitant nerveusement son éventail comme pour étouffer l’incendie de sa colère.
- Je vous promets que nous pourrons reprendre cette discussion à loisir dans le confort de ma Bastille prochainement, conclut le roi en se relevant pour inviter la Médicis à s’éloigner. En attendant, je vais vous demander de nous laisser, je dois m’entretenir avec mon Commandant.
- Haussmann, raccompagnez notre invitée, fit le roi en direction de son Sénéchal, qui manqua de renverser l’intégralité de son verre sur sa tenue sous l’effet de la surprise.
- Bien Majesté, fit-elle en tirant sa révérence et en reculant de façon ostentatoire et fort cérémonieuse accompagnée du Sénéchal fier comme un paon d’accomplir son devoir mondain.
- Je ne vous remercierai jamais assez, reprit le roi, une fois certain qu’elle ne pouvait plus entendre.
- Je vous en prie Majesté, je sentais que vous aspiriez à plus de tranquillité.
- Cette femme est un moulin à banalités, encore une minute et elle aurait critiqué la couleur des boucles de chaussures des danseurs.
- Elle a d’autres qualités pour elle.
- J’espère que vous parlez de son influence, car j’ai des geôles qui ont plus de charme qu’elle en ma demeure.
- Certes… Puis-je aborder le sujet qui m’amène ?
- Faites donc, fit le Roi en reprenant place sur son siège et en invitant d’Artagnan à s’agenouiller à ses cotés.
- Je pense qu’il est temps de considérer l’éventualité de notre départ. Après tout, vous avez suffisamment fait acte de présence. Partons avant d’avoir une mauvaise surprise.
- La nuit est encore jeune, quel motif pourrait bien nous hâter ?
- Outre le petit numéro de Petiot, je trouve qu’il règne une atmosphère des plus troublantes.
- Vous me décevez Commandant, il faudra plus que des impressions de vieilles dames pour me faire bouger. Vous n’avez qu’à vous tenir sur vos gardes, un peu d’action ne vous fera pas de mal, vous vous empâtez.
Serrant le poing sur la garde de son épée, d’Artagnan salua et reprit son poste. Il fit passer le mot d’ordre aux mousquetaires. Chacun renforça sa position en conséquence, prêt à en découdre au moindre incident.
- Surveille Petiot, ordonna brusquement Lupin coupant Maurice en plein milieu de son rapport. Je veux savoir à qui il parle et ce qu’il dit.
- Bien, si c’est ce que vous souhaitez, répondit Maurice en se prosternant un peu plus qu’il ne l’était déjà.
- Tu voulais quelque chose, fit Lupin en se tournant vers Titi qui attendait derrière Maurice depuis un petit moment.
- Oui, et je pense que c’est important.
- Approche alors, et toi, au travail, lança-t-il à Maurice en lui faisant signe de s’éloigner.
Celui-ci s’exécuta sans attendre, avec sa déférence habituelle, mais pas sans avoir lancé un dernier sourire à Dame Vep qui l’ignora royalement.
Esperanza n’avait rien raté de toute la scène. Elle n’avait pas quitté Titi des yeux depuis qu’il l’avait laissé sous la protection de Dame Poulain, espérant secrètement que son entrevue avec Lupin mettrait fin aux menaces qui pesaient sur elle et lui permettrait d’aller couler des jours plus heureux dans les bras de Titi, loin du danger. Mais les choses n’étaient jamais aussi simples. Focalisée sur Titi, elle n’avait pas vraiment remarqué Maurice qui discutait déjà avec Lupin. Celui-ci lui tournait le dos et portait une combinaison en cuir qui ne dénotait pas vraiment du reste des invités. C’est lorsqu’il se retourna pour remettre son masque que la mémoire lui revint comme une gifle. Elle reconnut non seulement le visage, mais également la tenue. Sans l’ombre d’un doute possible, il s’agissait de l’homme qu’avait rencontré Alfonso. Elle se détourna inconsciemment, comme si cela pouvait la rendre invisible aux yeux de Maurice, tandis qu’il se noyait dans la foule. Son corps fut parcouru de frissons de terreur, elle sentit que ses jambes ne la soutenaient plus. Dame Poulain la rattrapa de justesse avant qu’elle ne tombe.
- Ma pauvre petite, fit-elle en pressant la jeune fille contre son corps pour la réconforter.
- Je l’ai vu, sanglota Esperanza, je l’ai vu…
- Qui ça ma chérie ? Petiot ? Tu sais bien que tu n’as rien à craindre, je suis là.
- Non, je me souviens. C’est l’homme qui ne voulait pas être vu. Il travaille pour Lupin, je viens de le voir.
- Oh ma pauvre chérie, tu as dû imaginer tout ça, susurra Dame Poulain en baisant le front d’Esperanza. Avec tout ce qu’il t’est arrivé, c’est normal d’être choquée et d’inventer des choses.
- Non, protesta la jeune fille en se dégageant de l’étreinte apaisante de Dame Poulain. Je sais ce que j’ai vu. C’est le même, il n’y a que son masque qui change, il y avait un symbole bizarre dessus la dernière fois.
- Je ne comprends rien à ce que tu racontes.
- Pourtant… il disait qu’il obéissait à sa maîtresse, murmura Esperanza en réfléchissant, et ce symbole, je l’ai déjà vu ailleurs…
La révélation la frappa comme la foudre. Esperanza écarquilla grand les yeux et ne put s’empêcher de dévisager Dame Poulain avec incrédulité. Bien entendu, qu’elle avait déjà vu ce symbole, elle l’avait sous les yeux à l’instant même.
- Qu’est-ce qu’il se passe, tu me fais peur ma chérie?
Dame Poulain se voulait rassurante et aussi chaleureuse qu’a son accoutumée, mais elle n’y arrivait pas. Un voile de peur obscurcissait son visage, elle craignait que la jeune fille n’ait découvert la vérité.
- C’est votre symbole qu’il portait. C’est pour vous qu’il travaille. C’est vous qui voulez me tuer.
- Non, attend...
Esperanza n’avait pas fini sa phrase qu’elle s’était mise à fuir. Dame Poulain avait voulu la retenir, mais avait échoué, elle courut donc à sa poursuite sans plus réfléchir. Elle la rattrapa sans difficulté quelques mètres plus loin et agrippa son bras avec force pour l’immobiliser.
- Lâchez-moi, vociféra Esperanza en essayant de se dégager.
Dame Poulain essaya de la retenir mais la jeune fille était hystérique et réussit à se libérer en donnant un coup de pied dans le ventre de sa poursuivante. Celle-ci lâcha sa prise, déséquilibrant la jeune fille qui s’empêtra dans les plis de sa cape et se retrouva propulsée contre l’un des immenses braseros. Celui-ci vacilla sous le choc, faisant tournoyer l’huile brûlante qu’il contenait, amplifiant le déséquilibre dans lequel il venait d’être mis. La foule s’écarta, Dame Poulain observa la scène pétrifiée. À moitié assommée et inconsciente du danger, Esperanza tituba, incapable de réagir. Les témoins retinrent tous leur respiration lorsque le brasier renversa finalement son mortel contenu. Le cri de douleur d’Esperanza se propagea dans toute la salle, couvrant le son de l’orchestre, provoquant un silence de mort et stoppant net les danseurs. Gavroche aurait reconnu cette voix entre mille, il se tourna immédiatement dans sa direction et vit la débauche de flamme et de fumée. Déjà, une abominable odeur de cochon brûlé se répandait autour du brasier. Titi courut en hurlant le nom d’Esperanza bousculant tout le monde sur son passage. Peut-être y avait-il encore quelque chose à faire. Seul Jean l’empêcha de se jeter dans les flammes. Il l’agrippa au vol et l’enserra contre lui jusqu'à ce qu’il se calme.
- Lâche-moi, il faut l’aider, lâche moi !
Titi donnait tout ce qu’il avait pour se dégager, mais le colosse ne lâcha pas prise. Il savait que le garçon n’avait aucune chance dans les flammes, il ne voulait pas le perdre lui aussi.
Dame Poulain n’arrivait pas à détourner son regard du sinistre bûcher, des larmes perlant au coin des yeux. Une patte poilue se glissa dans sa main et la saisit fermement.
- Nous devons fuir madame, ordonna le chat noir. C’est devenu trop dangereux.
Elle ne répondit pas, mais elle savait qu’il avait raison. Elle jeta un dernier regard vers Titi et croisa le sien. Ses yeux étaient emplis de douleur et de haine, c’étaient ceux d’un enfant trahi, elle ne put le soutenir et disparut sans plus attendre dans la foule en murmurant à quel point elle était désolée.
Plusieurs invités se mobilisèrent pour éteindre l’incendie et voir s’il y avait encore un espoir de sauver la jeune fille, mais l’intensité des flammes laissait peu de doute quant à l’issue de la bataille.
- Laissez- moi faire, intervint Dame blanche. Cette jeune fille m’appartient.
D’un simple souffle, elle fit baisser l’intensité des flammes jusqu’à les éteindre. Les spectateurs les plus proches commencèrent à frissonner tant la température venait de descendre. Ne restait plus du drame qu’un épais nuage de fumée noire et une odeur morbide.
Lupin se leva de son trône, complètement abattu. Ce drame était le point d’orgue du désastre qu’était devenu son anniversaire. Il n’avait pas su protéger cette jeune fille et il semblait que sa principale alliée venait de trahir sa confiance. Dame Vep saisit sa main.
- N’y va pas mon aimé. Laisse les s’occuper de ça. Mettons fin à cette mascarade.
- Pas encore Irma, pas encore…
Elle vit toute la détresse du monde dans son regard. Un regard qu’elle ne connaissait que trop bien, l’expression de son empathie envers les hommes, cette faiblesse qu’elle lui avait toujours reprochée.
Il s’avança vers le lieu du drame, écartant les invités, tous choqués, fixant béatement les décombres. Lorsqu’il arriva, il remarqua d’abord l’expression interloquée de Blanche. Celle-ci fixait la fumée avec incrédulité. Lupin regarda donc à son tour et n’en crut pas non plus ses yeux. Une silhouette semblait émerger de la catastrophe. Tout le monde retint son souffle. La fumée se dissipa volute après volute. Révélant peu à peu les plis d’une longue robe rouge carmin. La stupéfaction fut bientôt totale. La jeune fille n’avait pas la moindre blessure, mais quelque chose avait changé chez elle.
Ses cheveux comme ses yeux, naguère aussi dorée que le soleil, étaient désormais d’un noir de suie. Si c’était plus subtil, cela n’échappa pourtant à personne, sa présence avait également changé. Elle était légèrement plus grande, plus voluptueuse, plus féminine. Il émanait désormais d’elle une assurance désarmante contre laquelle aucun homme ne pouvait lutter. Un nom, murmuré d’abord, fut bientôt repris par toute l‘assistance.
- Esmeralda, pesta d’Artagnan en dégainant son épée.
- Je croyais qu’elle était morte, s’étonna le sénéchal Haussmann
- Nous avions des raisons de le croire, répondit Masque de Fer en se relevant de son fauteuil. L’affaire prend un tour déplaisant.
Centre de toute l’attention, Esméralda était confuse et encore faible. Elle s’effondra avant de prononcer le moindre mot et fut rattrapée de justesse par Titi que Jean avait relâché dès les flammes éteintes.
- Ma pauvre Espe, qu’est-ce qu’il t’arrive, murmura-t-il en séchant ses larmes.
La foule s’amassa autour d’eux, comme fascinée, inspectant le moindre détail de la jeune fille.
- C’est elle, ça ne fait aucun doute, chuchotaient les invités entre eux.
- Elle est revenue.
- Elle n’était donc pas morte ?
Les commérages allaient bon train, tous essayaient de comprendre ce qu’il s’était passé et comment Esméralda, disparue depuis tant d’années, avait réapparu comme par magie devant tous.
- Reculez, hurla Titi, laissez la respirer.
Escorté de ses mousquetaires, le roi s’approcha. Le retour d’Esméralda était une mauvaise nouvelle pour lui, surtout en ces temps troublés. Il réfléchissait déjà aux conséquences lorsqu’un autre incident vint troubler ses réflexions. Jaillit des invités comme de nulle part, Vidocq venait de se jeter sur Lupin un poignard à la main. Celui-ci n’avait réchappé de justesse à la tentative d’assassinat qu’en reprenant sa véritable identité. Il se retrouvait donc sous la forme d’un renard géant en plein milieu de la salle. Plusieurs hommes ceinturèrent Vidocq qui écumait de rage, mais le reste de l’assistance n’avait d’yeux que pour Lupin. Comme un seul homme, les mousquetaires se déployèrent autour de lui pour l’encercler. Un murmure de désapprobation parcourut la salle et enfla jusqu'à devenir un grondement de colère.
-Renard ! invectivait-on en appelant au meurtre.
Tenant toujours le corps inerte d’Esperanza dans ses bras, Titi regardait la scène avec incompréhension, l’Agartha tout entier semblait avoir perdu la raison. Jean posa la main sur son épaule, il comprenait bien ce que le jeune garçon ressentait, il éprouvait les mêmes sentiments.
- Que se passe-t-il ici ? questionna D’Artagnan en menaçant Lupin de son arme.
- Vous avez voulu me tuer ! Vidocq a essayé de me tuer grogna Lupin toutes babines retroussées et prêt à égorger le premier qui passerait à portée de crocs.
D’Artagnan tourna la tête vers Vidocq, celui-ci semblait complètement fou, ses yeux étaient révulsés et son visage déformé par la colère. Trois mendiants de Lupin essayaient de l’immobiliser tant bien que mal mais l’homme avait le diable au corps. Il ne fallait pas espérer d’explication de sa part. Lupin sentait tous les regards déçus et dégoûtés braqués sur lui. Il avait échoué. Ses blessures, sa colère, l’odeur entêtante du pain de viande de Petiot, les multiples incidents et pour finir cette tentative d’assassinat, tous ces événements avaient eu raison de sa volonté. Il n’avait pu masquer les apparences plus longtemps. Tous ces gens, certains prétendument des amis, le jugeaient désormais avec sévérité, pour des crimes qui dataient d’une autre vie et d’autres qu’il n’avait même pas commis. C’était insupportable. Il rua, et d’un coup de patte, propulsa Aramis contre un mur. Il bondit pour s’enfuir, mais Porthos fonça vers lui et le percuta en plein flan, le renversant au sol. Les autres mousquetaires étaient déjà prêts à frapper également quand Dame Vep intervint. Elle n’eut à prononcer qu’un seul mot pour que l’enfer se déchaîne dans la salle. Jaillit de toutes les ombres de la Cour des Miracles, une armée de vampyres apparut dans la salle, armée et prête à s’abattre sur quiconque bougerait le moindre muscle. Mais il en fallait plus pour impressionner les mousquetaires. Chacun se jeta dans la mêlée sans hésitation, D’Artagnan sortit sa deuxième rapière et entama un ballet de mort, Porthos brandit une énorme hache qu’il fit tournoyer au-dessus de lui et Athos fit parler la poudre tandis qu’Aramis couvrait ses arrières. Les vampyres fondirent sur leur proie au mépris de leur propre vie. Ils périrent en masse malgré tous leurs pouvoirs, mais réussirent avec l’aide de Lupin à noyer les mousquetaires sous le nombre.
- Arrêtez, tempéta Masque de Fer, faisant résonner les murs de la salle. Je vous sais plus intelligente que ça Dame Vep. Si vous me forcez à intervenir vous y perdrez bien plus que moi. Ne faites pas cette bêtise.
Dame Vep dévisagea le roi avec défi du haut de son trône. Il lui en coûtait de reconnaître qu’il avait raison.
- Repos, lâcha-t-elle à voix basse faisant disparaître ses troupes aussi brusquement qu’elles étaient apparues.
- Baron Arsène Lupin, commença le sénéchal Haussmann, vous êtes reconnu coupable d’usurpation d’identité, de polymorphisme aggravé et surtout de crime contre l’Agartha sous votre véritable identité : Renard. La condamnation est sans appel : la mort.
Sans plus attendre et sans ménagement, Porthos, bien amoché par le combat, se saisit d’une patte de Lupin. Celui-ci riposta d’un coup sec, repoussant le mousquetaire qui se remit en garde, prêt à en découdre à nouveau.
- Si l’on doit m’arrêter aujourd’hui, ce sera comme un homme, fit Lupin sur un ton solennel en reprenant forme humaine, et non comme un animal.
Sans cesser de braver Masque de Fer du regard, il tendit les mains pour qu’on lui mette les fers et Athos ne se fit pas prier.
- Que fait-on des autres, Majesté ? demanda d’Artagnan en désignant Esméralda.
- Contentez-vous d’emporter Vidocq. Les autres attendront. Nous sommes sur une poudrière, tachons de ne pas sauter avec.
- Bien Majesté.
Toujours dressée devant son trône, Dame Vep ne quittait pas son époux des yeux. Elle le regarda, traîné par les mousquetaires hors de son domaine. Entendant à peine le Sénéchal annoncer la fin de la soirée au vu des récents événements. La grande majorité des invités s’étaient déjà enfuie à l’apparition des soldats de Dame Vep, craignant pour leur vie. Ne restaient plus dans la salle que les fidèles et les curieux résolus à savoir comment tout cela finirait. Tous les amis de Lupin le regardèrent disparaître avec incompréhension. Ils se sentaient trahis, manipulés et pourtant, aucun n’arrivait vraiment à lui en vouloir. Renard était connu pour ses nombreux crimes, mais Lupin avait su construire tellement plus depuis. Sous le choc, personne ne remarqua ceux qui se réjouissaient dans l’assistance. Le plan ne s’était pas déroulé comme prévu, il y avait même eu des ratés comme le retour d’Esméralda, mais au final : il avait fonctionné à merveille. Lupin était désormais un homme brisé, il avait tout perdu : ses amis, son royaume et bientôt sa vie. L’Agartha ne tarderait pas à replonger dans une guerre fratricide qui la laisserait impuissante face à l’invasion à venir. Il était temps de passer à la dernière phase du plan et de plonger Paris dans les ténèbres et le sang.
