Théorem est un univers fantastique contemporain développé autour d’un jeu de rôle, entièrement téléchargeable, et d’un roman, publié au rythme d’un chapitre toutes les deux semaines.

- Nouvelle ??!! J’t’avais jamais vu ici!! 

La voix était plutôt amicale, enjouée, pleine de l’assurance de la jeunesse. Elle tira Esperanza en sursaut de son demi-sommeil. Les yeux mi-clos, la jeune fille fixa la silhouette penchée sur elle, celle d’un garçon qui devait avoir son âge. Un gaillard assez frêle, au visage frondeur et au sourire enjôleur.

- Tout le monde m’appelle Titi ici, ça fait longtemps que t’es dans la rue ? C’est quoi ton nom ? Tu veux que je te fasse visiter ? T’as mangé ? T’as faim ? Comment t’es arrivée là ? Ca te fait pas mal ton genou ? T’as pas froid habillée comme ça ? T’es sexy remarque, t’as un petit copain ?

- Assez !!!! 

Le débit semblait inépuisable, le garçon fixa Esperanza de ses yeux ronds stupéfaits, elle était à bout de nerf. Il ne s’attendait à l’évidence pas à une pareille réaction. Pourtant, malgré toute la conviction qu’avait pu mettre Esperanza dans ce simple mot afin de faire taire le gêneur, cela n’avait pas suffit.

- T’es pas du matin, c’est ça ? Ou alors je parle trop ! On me le dit souvent ça ! Titi, tu parles trop, tu devrais te taire, on a pas besoin de parler tout le temps, y a des choses qui ne se disent pas ! Ou alors : un silence est parfois plus éloquent que bien des mots. Mais bon, moi mes silences ils veulent jamais rien dire, alors c’est pour ça que je parle parce que j’ai des trucs à dire et que c’est pas le silence qui les fera comprendre. Enfin, tu vois ce que je veux dire…je te dérange pas au moins ?? 

Esperanza n’était plus qu’un soupir, trois jours de fuite avaient eu raisons de ses pauvres nerfs, elle n’aspirait plus qu’à un repos bien mérité, même si celui-ci devait être le dernier.

- Je voudrais juste..souffla-t-elle aux bords des larmes, je veux juste qu’on me laisse tranquille… 

- Tu sais, je rencontre pas souvent des gens de mon âge dans la rue, et encore moins des jolies filles comme toi. Faut pas se leurrer c’est dur comme vie, et c’est jamais un choix, alors si je peux t’aider, j’aimerais beaucoup ! 

Sa voix avait tous les accents de la sincérité, son regard brillait d’une gentillesse qu’elle avait rarement rencontrée. La fatigue, le froid, la faim, la douleur tout sembla se rappeler soudain au corps d’Esperanza, une première larme perla au coin de ses yeux, suivit d’un torrent, incontrôlable. La petite fille réclamait ce que la jeune femme lui avait volé.

Titi prit calmement Esperanza dans ses bras, chantonnant doucement d’une jolie voix, des chansons françaises anciennes, parlant d’amour, de courage, et de combat à mener. Esperanza pleura toutes les larmes accumulées ces derniers jours dans son petit corps, et s’apaisa, bercée par le jeune homme. Elle sombra dans un sommeil sans rêves, revigorant, tel qu’elle n’en avait pas connu depuis longtemps.

Lorsqu’elle rouvrit les yeux, le soleil baignait son corps d’une douce clarté. Elle se remémora les événements de la veille. Comment elle avait été découverte sur le parvis de Notre-Dame, et comment elle s’était enfuie grâce au gros chien. Ensuite, elle avait couru vers le passage Dauphine, et manqué de se prendre les pieds dans la grille qu’elle avait refermée derrière elle, avant de se cacher pour souffler. Manunzio s’était arrêté devant l’épais rempart métallique un instant, toujours hors d’haleine, puis avait repris sa course claudicante dans une autre direction. Esperanza s’était crue morte, sentant son corps se liquéfier, pendant que Manunzio balayait du regard la cour pavée du passage Dauphine. Profitant du répit, Esperanza avait emprunté la rue Mazarine, et pensait s’allonger dans le square Gabriel Pierné. Mais, réalisant qu’elle serait trop exposée, elle avait poursuivi son chemin. En croisant la statue de Voltaire et son lourd regard de pierre, elle vit comme un signe. Et c’est ainsi que sa course s’acheva sur cet inconfortable banc froid en pierre, à l’ombre de deux platanes, à bout de force.

Elle jeta un rapide coup d’œil autour d’elle, et fut prise de tristesse. Avait-elle rêvé ce gentil garçon ? Avait-elle tellement besoin de soutien que son esprit éreinté jusqu'à la corde, avait dû imaginer ces yeux plein de douceur et ce sourire sincère ?

Elle caressa négligemment le banc du bout des doigts comme pour chercher une trace de sa présence. Le regard perdu dans les eaux troubles de la Seine. Elle regarda ses jambes et vit le sang séché, la crasse. Elle se regarda et prit conscience de l’état misérable dans lequel elle était. Elle en eu presque honte. Elle qui avait toujours fait attention à son apparence. Passant des heures devant le miroir pour être sûr de plaire. Elle, à qui Alfonso avait offert tant de robes qu'elle n'avait pas assez d'un mois pour les porters toutes .Sa petite jupette en taffetas  blanc, sa robe rouge en vinyle, un peu vulgaire mais tellement sexy, et sa jolie robe d'été aux motifs fleuris, si légère, qu'elle faisait tourner la tête de tous les garçons avec le vent.

Un gargouillis ramena Esperanza à la dure réalité. Plus de jolies robes, et de prétendants transis, juste la faim, le froid, la peur, et la douleur. Ses muscles étaient encore endoloris de leurs efforts de la veille, et son genou la lançait. Qu'allait-elle bien pouvoir devenir?

- T'es plutôt pomme ou banane? Remarque tu peux manger les deux c'est pour toi. T'as bien l'air d'en avoir besoin. J'ai aussi des poires, une orange et un peu de pain. J'espère que ça suffira, on dirait que t’as rien mangé depuis deux mois. Remarques, t'en restes pas moins séduisante. Un rien te va faut croire... J'parle trop peut-être?

Un large sourire illumina le visage d’Esperanza. Malgré la fatigue, la crasse et la tristesse, ou peut-être grâce à eux, son visage fragile et si fier, rayonna d’une beauté sans pareille, irréelle. De cette beauté qui rendra toujours la peinture infiniment plus riche que la photographie.

Sans laisser le temps à Titi de placer un mot de plus, elle se jeta sur la nourriture et l’engloutit littéralement sous les yeux stupéfaits et rieurs du jeune homme. 

- Ah oui, donc t’avais vraiment faim, à se demander si j'en ai amené assez! J'ai peut-être fait trop frugal? J'aurais dû amener des cochonnailles, des gros saucissons, et d’énormes miches de pains, mais je m'attendais pas à faire face à pareille fringale, c'est pantagruélique à ce niveau ! T'arriveras à te retenir de me dévorer quand t'auras fini ça ? J'me plaindrais pas remarque, mais j'dois pas être bon de toutes façons, tout sec, plein de nerfs....

Esperanza avait tout englouti avec frénésie, rassasiant son corps de besoins qu'elle n'avait que trop négligés.

- Merci, susurra- t'elle timidement

- Bah, les garçons comme moi voleraient la lune pour les filles comme toi. Alors c'était vraiment le moins que je puisse faire. T'as encore faim?

Elle sourit en répondant un petit oui plein de gourmandise. Son regard brillait de l'enfance qu'elle n'aurait pas dû perdre.

- Alors en route mauvaise troupe, j'ai un ami qui habite pas loin, on sera mieux chez lui qu'ici, et plus au calme ça c'est sûr. Tu pourras me raconter ce qui m'a valu cette rencontre.

Joignant le geste à la parole, Titi enserra les menues épaules de la jeune fille d'une poigne jeune, mais ferme et énergique, et la poussa en avant.

- Le train est en marche, tout droit mamzelle, destination l'avenir, départ maintenant!

- J'peux marcher toute seule maugréa Esperanza, la mine boudeuse.

- Oui, mais ça perdrait de son charme claironna le jeune homme en exerçant une habille pression des deux cotés de l'abdomen d'Esperanza provoquant son hilarité.

- Hé, mais c'n’est pas juste ! se braqua-t'elle faussement, sautillant devant lui à reculons pour le narguer faisant voleter le haillon qui redevenait une jolie robe d'été dans la légèreté de leur insouciance.

Ils se promenèrent ainsi cinq à dix minutes, profitant de la brise matinale et du calme relatif des quais le matin, avant de remonter vers la lourde arche en pierre de la rue de Nevers, une étrange ruelle de type médiéval au charme envoûtant dans laquelle s'enfonça le couple.

- Bon, je te préviens, mon ami est quelqu'un d'assez spécial! C'est un passionné d'histoire, un collectionneur. Son bar reproduit d'ailleurs une taverne d'époque. Alors ne fais pas attention, c'est un peu bizarre au début, mais on s'y fait vite et il est très sympa.

Bien sûr, la mise en garde n'était pas pour rassurer la jeune fille, mais Esperanza avait appris ses derniers jours à endurer plus qu’elle ne l’aurait cru, ainsi, aussi exubérant que puisse être l'ami en question, elle savait qu'elle pourrait le supporter.

Titi empoigna le gros heurtoir métallique qui ornait la lourde porte d'entrée en bois et toqua deux fois. Au bout d'un moment, la porte s'ouvrit en grinçant pour révéler un solide colosse brun aux cheveux longs. Vêtu d'épaisses chausses de cuir, d'un cuissard en toile et d'une chemise à jabot en flanelle. Portant une rapière à son côté, l'homme rappela instantanément à Esperanza ces héros de films de capes et d'épées qu'elle avait pu voir à la télévision. Elle se souvint du Capitan avec Jean Marais et elle sourit, l'homme ne pouvait que lui paraître sympathique attifé de la sorte.

- Titi, pour une surprise mon gaillard, brailla l'homme avant de soulever Titi du sol, comme pour défier la gravité, et de le propulser en l’air telle une poupée de chiffon. Ce que ça m’fait plaisir de te voir gamin ! Qu’est-ce qu’y me vaut l’honneur ? 

Esperanza avait observé la scène silencieuse, légèrement en retrait, intimidée par l’exubérance inattendue de l’homme. Elle s’empourpra légèrement lorsque celui-ci posa finalement les yeux sur elle. Non pas qu’elle fut jamais d’un genre timide, mais ces derniers jours avait fortement entamé son capital humain et de retrouver un comportement aussi naturel et expressif la déstabilisa.

- Oh, et tu ne me présentes pas à ta charmante compagne ?

Le géant reposa précautionneusement le jeune garçon sur le sol, sans quitter Esperanza du regard. Ses yeux étaient très doux et contrastaient singulièrement avec sa stature imposante. Il émanait de lui une véritable force tranquille, comme ces séquoias gigantesques âgés de plusieurs centaines d’années.

- Jean, je te présente…. Le geste accompagnant cette phrase se figea dans l‘air. Le regard de Titi accrocha celui de son ami et s’écarquilla. Prudemment, comme redoutant quelque drame atroce, il se tourna vers la jeune fille affichant son plus joli sourire crispé.

- Tu lui présentes Esperanza !

- Hum.. Désolé, il me semblait bien avoir oublié quelque chose...

Une fracassante claque dans le dos coupa net la phrase de Titi suivit d’un rire tonitruant. Hilare, l’homme poussa les deux adolescents à l’intérieur de son bar.

- Bienvenu à l’éternel, c’est modeste, mais c’est chez moi.

Franchir la porte du bar, c’était entamer un voyage dans l’histoire.  Au bas d’un escalier de pierre de taille en colimaçon, d’épaisses poutres de chêne massif maintenaient un vaste plafond en coque de bateau renversé. Sur d’imposantes tables en bois, quelques clients épars donnaient vie à l’ensemble. Certains jouant aux cartes, d’autres bavassant, tous vidant quelques chopines. 

Toujours poussés par Jean, les jeunes gens traversèrent la salle pour se rapprocher du comptoir. La jeune fille ouvrait grand les yeux, stupéfaite du cadre qui l’entourait.

- Les rats aussi sont d’époque ? susurra- t’elle peu rassurée à son ami. 

- Et bien, une belle reconstitution nécessite quelques sacrifices, ici, à l’évidence l’histoire à repris ses droits, aux détriments peut-être je te l‘accorde de certaines règles hygiéniques élémentaires. Mais quels sacrifices ne serions-nous pas prêts à accomplir au nom de l’art ! 

- Euh…te sens pas obligé de répondre à tout ce que je dis…surtout si c’est pour répondre n’importe quoi.

- Ah, mais non, je ne réponds pas à tout ce que tu dis, c’est juste que je me suis dit que tu aurais probablement aimé en savoir plus sur les motivations qui pouvaient pousser un honnête commerçant à blablablabla et re bla et encore plus bla…

La suite du discours de son ami sembla se perdre quelque part dans la taverne. Sans malice aucune, Esperanza n’écoutait déjà plus, son esprit rejetait inconsciemment le flux continu de paroles du garçon. C’était d’ailleurs un problème que Titi avait souvent rencontré, les gens semblaient ne jamais tout comprendre de ce qu’il disait, il l’avait résolu en répétant plusieurs fois tout ce qu’il avait à dire. Ça prenait plus de temps, mais il trouvait toujours le temps de discuter.

Esperanza continuait de détailler ce qui l’entourait. Sol pavé, murs, plafond, et meubles en chêne, du genre centenaire, qui avait dû voir passer bien des hivers. Ici et là pendaient des tentures d’un rouge ocre sali. Le tout éclairé à la lueur vacillante des chandelles disposées un peu partout, mais surtout du feu brûlant avec force au cœur de la magistrale cheminée centrale. Au-dessus de l’âtre, caressée par des flammes gourmandes, une énorme marmite exhalait l’odeur généreuse d’un brouet quelconque.

Sans leur demander leur avis, le géant saisit un banc d’une main qu’il plaçât devant le foyer chaleureux tout en incitant les jeunes à s’asseoir de l’autre main. Il remplit ensuite généreusement deux bols en grès du contenu de la marmite avant de leur tendre, et de retourner derrière son comptoir. Esperanza jeta un œil au contenu de son bol, l’aspect était moins spectaculaire que le fumet, on eut dit un mélange de tout et n’importe quoi, sans que rien n’assure que ce n’importe quoi là fut comestible. Elle en engloutit pourtant une bonne cuillérée, les jours précédents avaient été difficiles et le regard de son hôte lui semblait sincère. La soupe la réchauffa plus que ne l’aurait fait la belle flambée devant laquelle elle se tenait, enveloppée par la chaleur comme par un cocon, elle se sentit enfin en sécurité. À ses cotés, Titi avait rapidement englouti son bol sans même se servir de sa cuillère et trépignait sur le banc. Il scruta l’intégralité de la salle dévisageant sans vergogne les autres clients, et n’arrêta son regard qu’une fois trouvé ce qu’il devait chercher.

- Ah Monsieur Houdin, vous tombez bien, fallait justement que je vous parle ! Interpella Titi tout en s’approchant d’une table où deux hommes discutaient. 

Le dénommé Houdin était un homme entre deux âges, la mâchoire franche et le front dégarni. Il avait un regard vif et était vêtu d’un costume noir très dix-neuvième siècle, surmonté d’une redingote en laine noire. En face de lui, son interlocuteur était vêtu d’une robe de bure, et dissimulait les traits de son visage sous une épaisse capuche. De son banc, Esperanza pouvait entendre quelques bribes de leur discussion, celle-ci lui parut à la hauteur de leur accoutrement.

- Vous vous en faites pour rien mon ami, depuis que je suis ici j’ai entendu des centaines de rumeurs sur le retour d’Isengrin, je ne vois pas pourquoi celle-ci serait plus vraie qu’une autre…

- Mais vous ne vous rendez pas compte Houdin, on dit que même le soldat s’est réveillé ! C’est la guerre !

- Vous dramatisez, croyez- moi j’ai déjà vu des guerres, c’est quelque chose qui ne passe pas inaperçu, et si vraiment cela arrivait le roi serait là pour nous protéger. Reprenez donc un verre, je vous invite, cela vous adoucira sûrement l’humeur.

Lorsque Titi arriva à leur hauteur, le contraste vestimentaire des trois hommes amusa beaucoup Esperanza. Chacun d’eux semblait incarner une époque différente. Intriguée, elle se leva pour mieux écouter la discussion.

- Vous allez bien ? Ça faisait longtemps que je ne vous avais pas vu. Je crois que c’était pour votre dernière prestation, c’était vraiment incroyable, vous avez des nouveaux projets ? Faut absolument que vous me racontiez parce que je voudrais pas rater ça. Vous êtes une sorte de génie, c’est rare les gens comme vous. 

- Fort aimable, en effet, j’ai quelques réalisations en cours, mon œuvre n‘a pas encore atteint sa maturité. 

L’homme à qui s’adressait Titi affichait une assurance sans égal, il avait un port noble et semblait bouffi d’orgueil.

- Oui, c’est sûr, on peut toujours faire mieux. D’ailleurs j’avais un ami qui faisait du pâté, non pas que je compare ce que vous faites avec du pâté mais c’est pour la démonstration, donc il faisait un pâté vraiment super bon, mais lui il voulait un pâté d’exception, alors jour après jour il travaillait pour atteindre cette perfection, il était prêt à se tuer à la tâche pour ça, d’ailleurs il est mort, et bien figurez vous que son pâté à la fin, il était vraiment…. Meilleur. Bon, pas parfait, mais s’il était pas mort à la tache je suis sûr qu’il aurait réussi.

- Certes, mais là, je sais que je peux faire mieux. J’éclipserai ma leçon de chant, je réaliserai mon chef d’œuvre ! Plus jamais l’on osera parler des Vaucanson et autres Jaquet-Droz en ma présence.

- Euh, bonjour. Baffouilla timidement Esperanza pour se mêler à la conversation. Elle semblait toute perdue avec son grand bol de soupe dans les mains.

- Ah oui, pardon, sa rattrapa Titi, Monsieur Houdin, monsieur dont j’ignore le nom désolé, je vous présente la splendide jeune fille qui m’accompagne, je l’ai rencontrée ce matin, à la lueur de l’aube, elle était radieuse…

- Hum !

- Heu oui, pardon, j’en fais trop, Esperanza donc.

- Houdin... ah, comme le magicien ?! reprit Esperanza d’un ton enjoué.

- Cela dépend, si vous pensez au méprisable imposteur Américain, il s’agissait d’Houdini en réalité ! Mais si vous pensiez à l’immense génie, joyaux de l’empire Français, loué par Napoléon en personne, effectivement c’est le même nom.

- L’immense génie Français ?

- Bien, charmante mais néanmoins candide demoiselle, mettons vos lacunes sur le compte de la jeunesse, que vous avez radieuse, et tachons d’oublier l’incident. Tu voulais me dire quelque chose, il me semble Titi ?

- Oui, Lupin m’a chargé de vous trouver pour vous dire qu’il souhaiterait que vous lui rendiez une faveur. Il a fortement insisté sur le fait que cela couvrirait l’ensemble de vos dettes et ce sans la moindre condition.

- L’ensemble ? S’assura le gentleman, visiblement très intéressé, en réajustant son col.

- Toutes sans la moindre exception ! Il n’a pas laissé l’ombre d’un doute là-dessus, même du cristal aurait été moins clair, et en tout cas bien moins charmant, car l’on sait tous comme le baron peut-être charmant quand il veut quelque chose... 

- Excellent, je réglerai donc ça avec lui lors de son l’anniversaire ! Je lui ai déjà concocté un présent digne de son rang.

- Hum…Il a beaucoup insisté sur le fait que l’affaire était plutôt du genre urgente et quelle ne saurait souffrir le moindre délai, je crois même qu’il a employé un nombre incalculable d’adjectifs pour me faire comprendre à quel point c’était pressé, et combien je devrais déjà en avoir terminé au moment même où il me parlait, mais j’ai peur de ne plus être très clair!

- Bien alors j’irai dés cet après-midi ! On ne saurait faire attendre le baron.

- Excellent, je n’aurais pas dit mieux. En tout cas pas aussi cours, certainement beaucoup plus long même parce que j’aurais eu peur d’avoir oublié de dire quelque chose. Il faut toujours qu’on oublie de dire le principal dans ce genre de situation alors c’est important de bien réfléchir à ce qu’on disait avant de conclure... poursuivit Titi tout en s’éloignant sans vraiment que personne ne l’écoute.

- C’est qui ce baron s’informa Esperanza en avalant une nouvelle cuillérée de soupe.

- Et bien, euh.. c’est un homme très bien, à qui je rends de menus services.

- Tu es bien vague d’un seul coup, insista Esperanza, sur la défensive.

- Mais non, c’est juste qu’on ne résume pas une relation aussi longue et riche en quelques mots et qu’il me faudrait la journée entière pour essayer de m’approcher ne serait-ce qu’un minimum de la nature exacte de ma relation avec le baron. Sans parler même d’essayer de décrire le baron lui-même, un homme si exceptionnel que même les mots s’enfuient à l’idée d’échouer à le décrire. Allez, fini ta soupe !

À peine avait-il fini sa phrase qu’il sentit que ce n’était pas la bonne réponse. Il avait été aussi sincère que possible, mais la jeune fille venait de se refermer comme une huître. Lorsqu’il l’avait trouvée hier, elle n’était guère plus qu’un petit animal sauvage, incapable d’accorder sa confiance à un autre être humain. Aujourd’hui cette confiance était aussi fragile qu’un fil de soie, et la briser c’était la perdre pour toujours.

- Écoutes, tu crains rien avec moi ! Je te demanderai jamais rien, et Lupin non plus. Tu ne nous dois rien ni à l’un ni à l’autre. Tout ce que je fais, je le fais uniquement parce que tu semblais avoir besoin d’aide, et que je connais ça. Si tu penses que je ne suis pas digne de confiance, tu peux partir, je ne t’en empêcherai pas. Mais si tu as le moindre doute, fi toi à moi ! Tu ne le regretteras pas. 

La jeune fille fut visiblement touchée par ses paroles. Elle éclata en sanglot laissant tomber le bol de soupe à moitié vide sur le sol. Elle se jeta dans les bras de Titi en pleurant à chaudes larmes et en bafouillant des excuses. Il la fit s’asseoir sur le banc tout en essayant de l’apaiser et aussi brusquement que le chagrin, le sommeil s’empara d’elle. Ses nerfs avaient lâché, malgré son jeune âge, il lui faudrait plusieurs nuits avant de récupérer de son épreuve. Le garçon appela son ami, et ensemble ils la portèrent dans une chambre.