Théorem est un univers fantastique contemporain développé autour d’un jeu de rôle, entièrement téléchargeable, et d’un roman, publié au rythme d’un chapitre toutes les deux semaines.

- Trop mortel le keum, j’te jure ! Brad Pitt en reubeu ! Juré ! J’ai kiffé grave, il m’a souri genre mooviestar, tu vois ! Ouais, ouais, j’arrive là, promis ! J’suis sortie à la bourre du taf, alors le temps de me changer…Ouais, je sais, ça fait trois plombes que t’attend, mais c’est bon saoule pas, j’arrive…

Diya avait vingt-quatre ans. De brillantes études de commerce et un bagout sans limites, bien que teinté d’une banlieusite aiguë, l’avaient extraite d’une cité qu’elle ne supportait plus. Elle avait trouvé un stage à long terme « d’ass.com. », avait tout accepté sans rechigner, à l’exception des avances particulièrement lourdes du patron, et s’était forgé une place en or à force de jouer des coudes. À peine un an après ses débuts, elle se retrouvait « dir.com. » en fixe à près de trois milles brut par mois, ou plutôt trente KE par an, comme elle aimait à le répéter. Elle avait miraculeusement trouvé un trois pièces dans le sixième arrondissement de Paris, avait une bonne mutuelle, une belle voiture et un nombre indécent de chaussures. Il ne lui manquait guère qu’un petit ami coordonné à son sac Gucci pour afficher une réussite sociale parfaite mais, restée simple malgré tout, elle se contentait déjà de ses acquis. 

Il était une heure du mat, son amie Samira lui avait donné rendez-vous à vingt-trois heures en boîte, mais elle avait dû mettre le dernier point à une campagne de longue haleine qui lui vaudrait probablement une augmentation, puis retourner chez elle afin de s’apprêter. Peinture de guerre et tenue de circonstance, elle n’avait pas prévu de trouver l’âme sœur, mais plutôt de s’amuser un peu. Elle avait deux bonnes heures de retard et Samira trois tequilas d’avance. Elle était fatiguée, mais c’était samedi soir, elle avait trimé comme une bête toute la semaine et méritait un peu de plaisir. Elle n’hésita donc pas à traverser le parc du Luxembourg, pourtant fermé à cette heure-ci, pour raccourcir son trajet. La lune pâle donnait aux arbres des formes inquiétantes, le parc qui en journée était un modèle de sérénité présentait maintenant un visage plus angoissant. Tout en marchant aussi vite qu’elle pouvait se le permettre avec des talons de vingt centimètre, Diya informait en direct Samira de son avancée à l’aide de son portable next gen édition spéciale rose à paillettes.

- La vie d’ma mère, il me fait grave flipper ce parc ! Continue à me parler ça m’évitera d’imaginer des trucs parce que là j’ai l’impression que tous les mecs zarbi du coin attendent pour me nicker là. Mais nan, tu vois, c’est une expression, y a aucun mec chelou, ici, j’suis toute seule, c’est carrément pire. J’vais m’pisser dessus si ça continue.

Vêtu d’une petite jupe moulante, d’un débardeur fuchsia refusant obstinément de masquer son nombril et d’un perfecto clouté de strass, Diya frémit sous la brise légère. L’ombre des feuillages parcourait sa peau frissonnante. Près d’elle, dans les buissons, le craquement sec d’une branche piétinée se fit entendre. La jeune fille sursauta et pressa le pas.

- T’as entendu ?!! Oh merde, j’suis con, je sais qu’t’a pas entendu, mais j’ai cru entendre un bruit ! Raccroches pas, hein, tu raccroches pas !! Je flippe chanmé !!! murmura Diya angoissée avant d’hurler à la cantonade :

- Si vous me suivez, je vous préviens je viens d’appeler les Keufs !! Vous m’aurez à peine touchée qu’ils vous chopent !!!! Putain de tarés, j’aurais pas dû passer ici, sûr que c’est un squat de drogués !!

Derrière la jeune femme terrifiée, la présence se renforça. Les arbres bruissaient à son passage et elle crût même entendre une respiration persistante dans les ombres environnantes. Son allure allait croissant, d’une marche pressée elle était graduellement passée au pas de course sans même en prendre conscience. Elle avait traversé une des allées transversales et débouchait maintenant dans le cœur du parc.

- La vie d’m’ma mère, ça craint j’ai l’impression d’être dans un slasher pourri. La prochaine fois j’prends un taco, rien à péter de paumer vingt keus.

La voix de Diya se faisait de plus en plus haletante, son angoisse devint palpable, à l’autre bout du téléphone, son amie en avait même dégrisé. Un éclair, la lune se refléta dans les buissons sur ce que Diya supposa être une lame. Elle en avait suffisamment vu dans sa jeunesse pour pouvoir aujourd’hui imaginer son fil aiguisé sur sa gorge. Devant elle, deux hommes sortirent de l’ombre. Ils étaient blonds aux yeux bleus, portaient tous deux des costumes sombres et avaient l’air d’avoir un certain âge. Celui de droite était barbu. En croisant leurs yeux, Diya pu y lire un mélange de haine et de dégoût, elle connaissait ce genre d’homme, elle avait raison d’avoir peur d’eux. La panique la saisit, elle laissa tomber son portable et s’enfuit à toutes jambes, oubliant derrière elle un de ces mignons escarpins qu’elle avait trouvé si beaux dans la vitrine, même si fort peu pratique dans la vraie vie. Les quelques pierres saillantes du sol arrachèrent ses collants et sa chair, son pied droit laissa bientôt derrière lui une empreinte ensanglantée. La douleur la fit trébucher dans l’escalier menant à la fontaine, elle le dévala en roulant et sa tête heurta le sol. Elle se releva, un peu groggy, et reprit sa course tant bien que mal, des larmes de terreur maculèrent bientôt son visage paniqué de traînasses noirâtres de mascara. Ses cris et sa course semblaient futiles, comme engloutis par la nuit. Les hommes en noir l’avaient suivi de loin en marchant froidement, et Diya n’avait toujours pas vu son véritable poursuivant. Pourtant, elle pouvait sentir son regard bestial la détailler avec gourmandise. Plus que jamais elle avait l’impression d’être une proie, un simple gibier allant à la potence. Sa deuxième chaussure céda également propulsant la jeune femme contre un banc. Sa mâchoire heurta avec violence le dossier, lui emportant une dent au passage. Les genoux et le front écorchés, la cheville foulée, la mâchoire douloureuse et un pied en sang, Diya sentait confusément que son salut ne tenait qu’à un ultime effort de sa part. Elle avait passé sa vie à se battre pour s’en sortir, elle ne comptait pas abandonner si près du but. La grille de sortie était juste devant elle, dans la rue elle trouverait bien quelqu’un pour l’aider. Tentant d’oublier la douleur, elle rampa à moitié sur le sol terreux, laissant une traînasse boueuse de sang derrière elle. La petite porte métallique n’était plus qu’à quelques mètres et la jeune femme y entraperçut même un homme promenant son chien. Soudain elle entendit un bruit étrange. Un grognement guttural s’éleva dans la fraîche nuit d’automne. Il semblait venir du fin fond des âges et eut pour effet de glacer littéralement le sang de Diya dans ses veines. Lentement, à contrecœur et sans trop savoir pourquoi, elle se retourna. Un chien de presque deux mètres courait vers elle, babines grandes ouvertes, crocs saillants et toutes griffes sorties. Elle pensa avec ironie que l’opinion publique faisait des montagnes pour un petit pitbull, avant que sa tête ne soit arrachée d’un coup de patte. Le sang parcourut les derniers mètres jusqu'à la grille, quelques gouttes passant même la porte pour venir s’écraser sur le trottoir. Le corps frêle et pantelant de la jeune femme fut traîné à coup de crocs dans les ombres environnantes où il disparut avec l’animal. Prés de l’entrée du parc, le caniche de Michel entra dans une rage folle. Il aboya de toutes ses forces, comme à chaque fois qu’il croisait un de ses gros chiens qui pouvaient lui arracher la tête d’un coup de dent. L’homme retint son animal et ouvrit l’œil, il lui avait semblé entendre du bruit du côté de la grille, mais il ne voyait rien. Probablement un chien errant pensa-t’il. Peu lui importait de toute façon, il avait juste envie de rejoindre son lit et le foutu clébard de sa bonne femme avait plutôt intérêt à se grouiller de faire ce qu'il avait à faire. L’animal lécha frénétiquement les quelques gouttes de sang venu à sa portée, Michel tira un coup sec sur la laisse, si le caniche avait faim sa pâté l’attendait au chaud.

Plus loin dans le parc, à moitié recouvert de poussière, le portable de Dyia grésillait de hurlements paniqués. Samira était redevenue parfaitement sobre lorsqu’elle entendit à nouveau une voix à l’autre bout du combiné. 

- Si t’en parles, t’es la prochaine.

Le barbu raccrocha, coupa le portable rose et le jeta dans la fontaine tandis que son complice décrocha le sien.

- On l’a suivie jusqu’au parc Luxembourg là…c’est pas beau à voir, faudrait envoyer une équipe de nettoyage rapidement où ça va jazzer demain. 

Il écouta son interlocuteur, approuva et raccrocha. Il se tourna ensuite vers son complice, celui-ci fixait avec intensité le corps de Diya qui disparaissait, lentement englouti sous les arbres. 

- Moi aussi ça me manque ! lança celui qui venait de raccrocher, à son collégue. C’était notre boulot normalement. Et puis, j’sais pas toi, mais moi j’y avais pris goût. Après autant de liberté, c’est frustrant de se contenter de jouer les gardes du corps.

Le barbu se tourna vers son acolyte approuvant pensivement de la tête.

- Mais bon, ça ne durera pas longtemps, la prophétie sera bientôt accomplie et là, on pourra s’en donner à cœur joie ! En attendant, pour ce soir faut qu’on continue à le suivre pendant encore deux, trois heures qu’on s’assure qu’il ne se fasse pas trop remarquer et une relève viendra nous rejoindre. Allons voir comment il s’en sort, ça nous occupera.

Tranquillement, innocents badauds profitant de la clarté de la lune et de la brise du soir, les deux hommes se rapprochèrent de l’endroit où le corps de Diya subissait les derniers outrages. Ils saisirent chacun un des nombreux fauteuils relax métallique mis à disposition dans le parc et se calèrent bien confortablement pour profiter du spectacle en silence.