Le vent était glacial cette nuit-là, sa peau nue la brûlait tant elle avait froid. Le contact moite de la foule, qu’elle perçait avec peine dans sa course effrénée, ne suffisait pas à la réchauffer. Trois jours déjà qu’elle essayait désespérément de leur échapper. Trois jours et trois nuits sans dormir, ni manger, à trembler au moindre bruit, trois jours et trois nuits de veille interminable, de terreur intense, de fuite éperdu. Elle avait tout quitté lorsqu’elle avait entrevu le danger réel de la situation dans laquelle elle venait de se mettre. Esperanza venait d’avoir 16 ans. Presque femme, mais toujours une enfant. Ses longs cheveux blonds en bataille battaient ses tempes au gré du vent et de sa course. Son regard doré d’habitude si fier était maintenant embrumé d’un voile d’horreur pure. Elle courait à s’en rompre les muscles, à s’en faire exploser les veines. Qu’importait que son corps se brise en petit morceau si elle pouvait survivre une nuit de plus.
Sa première nuit, elle l’avait passée dans un minable hôtel de passe dans le 20éme. Elle avait erré au gré des rues et de ses réflexions, songeant parfois à retourner voir Alfonso, pour s’expliquer, car il ne devait s’agir que d’un malentendu, une bêtise qui se réglerait avec une petite tape sur la tête et un sourire, comme toujours. Mais plus elle y avait pensé, et moins elle avait pu fuir la vérité : revoir Alfonso c’était mourir, elle en avait acquis la certitude. 40 euros en poche et une tenue d’été légère qui faisait se poser sur elle les regards libidineux de vieux quadras, célibataires ou non, en manque de frissons, étaient désormais ses seuls biens. La chair de poule couvrait sa peau, mais elle n’aurait su dire si c’était la peur, le dégoût, le froid ou la conjonction des trois qui en était la cause. Le motel lui avait paru providentiel. Il était perdu au fin fond d’une petite ruelle sordide. Elle avait pris une chambre pour la nuit, laissant au sommeil la charge de régler ses problèmes. Mais rien n’est jamais si facile. Elle avait donc tourné sans fin, ressassant les événements, essayant de comprendre ce qui l’avait mené ici. Essayant de prévoir ce qu’elle devait faire. Cogitant, planifiant, organisant, tournant, réfléchissant, se remémorant, prévoyant, retournant, elle n’avait finalement pas fermé l’œil de la nuit et quitté sa chambre à peine les premiers rayons du soleil pointant, convaincu que rester trop longtemps au même endroit était trop dangereux pour elle.
La vie ne nous prépare pas à ce genre de situation. Quels parents sensés pourraient préparer leurs enfants à fuir la mort. Notre tendance naturelle à dénigrer la télévision nous fait souvent oublier qu’elle seule nous prépare à l’imprévisible. Esperanza se rappela donc tout ce qu’elle avait pu apprendre dans divers films et séries, et quitta sa chambre armée de plusieurs certitudes.
Primo, elle ne pouvait plus retourner chez elle, on l’y attendait sûrement.
Secondo, elle ne pouvait plus compter sur son entourage proche et contacter ses amis c’était trop risqué, pour elle comme pour eux.
Tertio, elle devait s’éloigner le plus loin possible, le plus vite possible. Et enfin quarto, en attendant, elle devrait fréquenter au maximum des endroits publics très peuplés pour disparaître dans la foule.
Ainsi avait commencé sa fuite, par quelques règles évidentes apparemment simples. Mais les apparences entretiennent avec la réalité la même relation que la télévision avec la vie, si les deux semble semblable, un fossé les sépare pourtant. Avec les 20 euros qui lui restaient Esperanza pouvait espérer manger quelques jours sans être trop regardante, mais restait le problème du logement. La peur l’avait rendu insomniaque, mais ses précautions aux allures grandissantes de paranoïa se chargeaient de faire peser sur elle une fatigue morale suffisante pour briser ses nerfs. Nerfs déjà suffisamment atteints pour lui couper toute envie de manger, au grand dam de son corps. En deux jours, elle n’avait plus qu’une envie : Dormir, mais en était physiquement incapable. Elle en regrettait de ne pas être fumeuse, ou de ne pas avoir les moyens d’acheter du café. Mais elle n’abandonnait pas, se raccrochant à l’idée que si elle tenait ne serait-ce qu’une semaine, Alfonso lâcherait sûrement la bride, et qu’elle pourrait s’en sortir. Elle se déplaçait donc sans cesse, écumant les coins à touristes : tour Eiffel, Pigalle, Montmartre, s’accordait même de temps en temps une pause sur un banc, mais pour l’essentiel, elle arpentait le bitume affichant une mine qui se voulait décontractée mais ressemblait à tout sauf de la décontraction. Trois jours avait passé, elle avait du mal à garder les yeux ouverts, son allure s’approchait de plus en plus de celles de ces jeunes mendiantes d’Europe de l’Est qu’elle avait naguère croisé avec insouciance dans le métro. Et elle déambulait sur l’esplanade de Notre Dame, perdue parmi les innombrables touristes amassés là pour quelques clichés commémoratifs d’un voyage réussi à la capitale. La cathédrale majestueuse, écrasante, avait quelque chose d’apaisant sous le clair de lune. Son ombre s’étendait sur l’esplanade comme celle d’une mère aimante couvant de l’œil ses petits. Esperanza s’était senti rassurée un bref instant, en contemplant l’impressionnante architecture gothique. Elle s’était arrêtée, laissant à son regard le loisir de parcourir la façade, ses portails ouvragés, ses statues innombrables, sa rose centrale, œil compatissant ouvert sur le monde. Esperanza fixait la vierge, couronnée par cette rosace incroyable. Elle détaillait la douceur de ses courbes, imaginait la clémence de son expression. Cherchant dans cette statue le salut qui lui semblait interdit. Las, elle laissa son regard se perdre dans la structure et croisa celui des gargouilles, gardiens lubriques et salaces. Leurs regards pervers et leurs grimaces obscènes. Le retour rapide à la raison lui fit presque perdre l’équilibre, elle recula, chancelante et heurta un homme. Celui-ci se retourna vivement, furieux et lui hurla dessus, dans un borborygme incompréhensible, de l’Allemand pensa Esperanza, elle recula encore, bousculé par la foule et manqua de tomber lorsque les yeux dans le vague elle avait cru croiser un regard connu, ce qui n’était pas pour la rassurer. Le doute la poussa à presser le pas et à s’éloigner au plus vite. Dans un état de confusion totale, elle quitta le parvis écartant avec peine un groupe de touriste chinois, et s’engagea, paniquée, dans la rue du petit pont.
Elle ne comprenait pas comment ils avaient pu retrouver sa trace aussi vite. Elle avait bougé sans cesse, n’avait rencontré personne qui puisse la reconnaître, fait attention de ne pas se faire remarquer. Elle avait tout abandonné du jour au lendemain, consciente que c’était sa seule chance de survivre, et pourtant, il n’y avait pas d’erreurs possibles. Elle n’avait croisé ses yeux que quelques secondes, certainement moins, mais cela avait suffi. À n’en pas douter, elle avait reconnu Manunzio, l’un des hommes d’Alfonso. Il traînait régulièrement au Carpes, et la couvait souvent du regard, lorgnant son corps en suant à grosses gouttes. Il lui rappelait son gros porc de beau-père. Ses mains poisseuses, son odeur âcre, et son sourire salace. La présence de Manunzio l’avait toujours mise mal à l’aise, mais Alfonso la rassurait en lui disant que c’était un homme bien, et gentil. Et elle avait confiance en Alfonso, mais maintenant, elle pouvait difficilement croire que Manunzio était un homme bien et gentil. Et le fait que ce soit lui qui soit à sa poursuite la mettait encore plus mal à l’aise. Alors qu’elle s’enfonçait dans la rue de la Huchette, elle eu l’impression d’entendre ses pas. Elle courait à vive allure, le cerveau en feu, obsédée par le bruit des pas à sa poursuite. Elle tourna dans la rue Xavier Privas, et emprunta la rue Saint-Séverin avant de déboucher hors d’haleine sur le boulevard Saint Michel. Mais rien n’y faisait, toujours aussi pressant que sa propre course, les pas résonnaient derrière elle. Son cœur battait à tout rompre, l’impression d’étouffer se faisait de plus en plus présente. Elle commençait à s’imaginer son poursuivant, il était beaucoup plus vieux qu’elle, et n’avait pas l’air à proprement parler du genre athlétique, elle avait sûrement ses chances.
Elle repensa à l’époque où quelques mois auparavant, elle parlait en riant avec ses copines des portes flingues du Carpes, n’y croyant pas vraiment ou faisant en tout cas semblant de ne pas y croire. Insouciance de la jeunesse où l’on ne croit que ce qui nous arrange, elle était désormais bien forcée d’y croire. Porte-flingue il y avait, flingue il devait y avoir, et flingué également. Pourquoi avait-il fallut qu’elle ouvre cette porte ?
Elle trébucha en traversant le boulevard et s’étala de tout son long sur le passage piéton. Alfonso avait toujours été gentil avec elle. Depuis qu’elle s’était enfuie de chez son beau-père, il l’avait hébergée, nourrie, ne lui demandant presque jamais rien.
Un jeune homme voulut l’aider à se relever mais elle le fit d’un bond, reprenant sa course sans hésiter.
Elle devait juste, occasionnellement, être très gentille avec les amis d’Alfonso, et respecter les règles sans hésiter. Elles étaient nombreuses ces règles, mais pas si gênante en fait, il suffisait essentiellement de savoir fermer les yeux.
Un coup d’œil en arrière lui avait permis de voir Manunzio, rouge et dégoulinant, forcer la foule des badauds avec l’assurance des gens qui portent une arme.
Et elle avait toujours fermé les yeux d’habitude, mais cette fois là, la curiosité l’avait emportée. Alfonso avait l’air tellement excité.
Elle aperçue une voiture proche dont elle était sûre d’avoir reconnue le conducteur. Le sang ruisselait maintenant sur son genou écorché, mais elle ne pouvait pas s’arrêter, plus maintenant. La rumeur de la foule, le chaos des voitures, Esperanza était maintenant complètement déboussolée. Tout semblait s’amplifier autour d’elle jusqu'à la perdre. Elle crue entendre hurler les chimères de la fontaine sur son passage. Un jeune policier voulut aller au-devant d’elle, lui apporter son aide, mais à peine avait-il esquissé un pas que d’un regard, son coéquipier lui avait fait perdre son peu d’assurance. Esperanza comprit à quel point elle était seule désormais. Elle tourna dans la rue saint André des arts, encore pleine de touristes affamés, et aperçut plus loin une bande d’amis éméchés fêtant un enterrement de vie de garçon. Le marié, un grand mec visiblement athlétique qui n’avait pas l’air d’entendre souvent non, portait un déguisement d’infirmière assez vulgaire et interpellait toutes les femmes qu’il croisait pour leur demander un baiser. Manunzio se rapprochait, Esperanza était hors d’haleine, elle commençait à douter de vraiment pouvoir le distancer. Dans sa course, elle bouscula le futur marié, le choc lui donna l’impression d’être rentré dans un mur, elle manqua de tomber, mais se ressaisit de justesse pour reprendre sa course. Elle se sentit toutefois retenue en arrière, le marié lui avait saisit le bras et la tirait vers lui.
- Faut pas être si pressée mamzelle.
- J’vous en prie lâchez-moi.
Les amis du marié rirent de bon cœur, ce n’était qu’un jeu innocent pour eux, mais ils volaient de précieuses secondes à Esperanza qui voyait son poursuivant se rapprocher.
- Un baiser pour le futur marié ?
- S’il vous plait
- Vous ne voudriez pas laisser des regrets à un homme sur le point de se marier ?
Esperanza était terrifié, elle tentait de se débattre, mais n’avait plus beaucoup de force, de toutes façons elle n’en avait jamais eu suffisamment pour se débarrasser de ce genre d’homme. Il la pressa contre lui, libérant de fortes effluves d’alcool.
- Juste un baiser.
- Tu ferais mieux de la lacher gamin.
Manunzio l’avait finalement rattrapé, la course l’avait visiblement affecté, mais il se dressait fiérement devant le petit groupe, bouffi de cet orgueil propre aux petits malfrats.
- On fait que s’amuser mon gros.
- J’ai pas envie de rire
La tension avait très rapidement monté, dans sa course Esperanza avait épuisé le peu de patience que devait posséder Manunzio, il était donc résolu à ne pas se laisser contrarier par une bande de gamins en virée. Le futur marié quant à lui était bien résolu à ne pas se laisser gacher son dernier jour de célibat, il repoussa donc Esperanza derriére lui, bomba le torse et s’avança vers Manunzio. Quelle que soit l’issue de ce qui suivrait, Esperanza ne vit que l’opportunité qui s’offrait à elle : elle s’enfuit sans demander son reste. Elle se souvint d’un soir où Manunzio l’avait collé après la fermeture. Il l’avait acculé dans un coin de la boite et avait posé sa main sur sa poitrine sans autre préambule. Il avait sourit et s’était moqué de la petite poitrine d’Esperanza, lui prometant pour sa part un bien plus gros paquet. Elle avait rarement eu aussi peur. Heureusement Alfonso était arrivé, il avait chassé Manunzio et lui avait promis qu’il lui briserait les mains s’il recommençait. Esperanza avait sourit à l’époque à l’idée que ce brave Alfonso puisse faire du mal à quelqu’un ; aujourd’hui elle ne souriait plus du tout, elle savait qu’il l’aurait fait, et qu’il lui ferait bien pire à elle. Elle s’engouffra dans la rue des grands Augustins et chercha son salut dans la rue Christine. Le crissement des pneus lui glaça le sang. Une voiture s’arrêta devant la ruelle en dérapant, la stoppant net dans son élan, et lui barrant la route. Elle entendit à nouveau les pas de Manunzio, ils étaient plus proches que jamais, Esperanza pouvait presque entendre la respiration de son poursuivant, sentir son eau de toilette bon marché et la tiédeur viciée de son haleine. Une portière s’ouvrit, elle était coincé, elle ne voyait plus par où s’enfuir, ni comment. Sa peau frissonna sous la brise glaciale, le temps se délita jusqu'à l’infini, elle sentit sa vie s’écouler en elle une dernière fois, tandis que l’homme descendu de la voiture sortait son arme.
- Monte gentiment la-dedans ! lui fit-il en indiquant la portiére.
Esperanza regardait de tout coté, paniquée, cherchant quelque part où s’enfuir, quelque chose pour l’en sortir, quelqu’un pour la sauver. Derrière elle, Manunzio avait stoppé, haletant, reprenant son souffle avec mal, un énorme bleu lui meurtrissait l’œil droit. Le futur marié avait tapé sans attendre envoyant Manunzio au sol dés le premier coup, mais celui-ci avait reprit le dessus en exhibant son calibre. Il aurait voulu tabasser ces petits merdeux, surtout celui qui avait osé le toucher, mais il n’avait pas le temps, Alfonso ne lui pardonnrait jamais la disparition d’Esperanza. Un rire nerveux commença à se répandre en elle comme un poison insidieux. Elle ne monterais jamais dans la voiture, ele e savait que trop comment ça finirais, c’était donc ainsi que ça allait se terminer, après trois jours d’une fuite arrassante, dans une petite ruelle, une froide nuit d’automne, à l’aube de ses 16 ans.
Elle sourit, au moins elle mourrait un sourire aux lèvres.
Un éclat de lune fit briller l’arme qui s’apprêtait à faire feu. L’explosion se refléta dans le regard d’or de la petite fille, le sang coula, vivement, mais pas le sien. Au dernier moment, d’un suspens insoutenable, comme dans les films, un énorme chien au pelage roux se jeta sur le tireur, l’attrapant à la gorge avec animosité. L’animal ressemblait à un renard, mais énorme. Ses deux yeux verts émeraude fixaient Esperanza et semblaient l’exhorter à fuir. Elle n’eut pas vraiment le temps d’y songer, ce répit aussi fou et fugace fut-il devait être mis à profit ; elle se jeta tête en avant, glissa sur le capot de la voiture et une fois sur pied repris sa course effrénée. Manunzio voulut l’attraper au vol mais sa main se referma sur le vide et, le souffle encore court, il perdit l’équilibre pour tomber lourdement sur le bitume. En même temps que l’animal qui lui avait sauvé la vie, Esperanza disparut dans une ruelle. Tournant la tête une dernière fois derrière elle, elle croisa le regard de son sauveur, un regard triste et beau. Un regard plein d’amour, se dit-elle en le voyant disparaître. Un répit venait de lui être offert, mais que pouvait elle encore espérer de cette vie, y avait-il un intérêt à s’extirper de cette ruelle ? Elle n’y pensait pas vraiment et ne voulait surtout pas y réfléchir, seul son instinct de survie la guidait, et c’est tout ce dont elle avait besoin pour le moment.
