Le commissaire Franco ouvrit les yeux en soupirant, il regarda les ombres de la rue danser sur le plafond de sa chambre. Sa table de chevet vibrait depuis un moment, il tendit la main pour attraper son portable et décrocha.
- C’est Markez, J’te réveille ? Demanda la voix à l’autre bout du fil.
- Non, c’est bon, je ne dormais plus.
- Ok, je peux passer ? Y a une affaire qui vient de tomber et c’est du lourd.
- Je t’attends en bas.
Franco raccrocha et regarda l’heure sur son téléphone, il était 5h. Il faudrait une bonne demi-heure à Markez pour arriver, cela lui laissait le temps de se préparer. Il se redressa dans son lit et massa ses épaules endolories. Il se faisait vieux, trop pour tout ça et chaque jour son corps le lui rappelait un peu plus. La veille il avait quitté son bureau bien après minuit, il n’avait pas trouvé le sommeil avant 2h du matin, et n’avait pas vraiment réussi à dormir de toutes façons. Dans la pénombre il se rendit à la salle de bain. Il alluma la lumière au-dessus du lavabo, son grésillement était aussi pénible que sa luminosité. Il se passa rapidement de l’eau froide sur le visage, il reprenait peu à peu vie. Il enfila un costume beige froissé et coiffa ses cheveux grisonants. Il descendit dans la cuisine, son père s’y trouvait déjà. Le vieil homme se tenait immobile, assis à table, fixant d’un air dramatique un bol ébréché ampli de café noir et probablement froid. Franco posa tendrement la main sur l’épaule de son père et l’embrassa sur le crâne.
- Tu n’as encore pas dormi ? Toujours tes cauchemars ?
- On était obligé, ils nous détestaient, ils nous auraient égorgé en pleine nuit.
- Ça va papa, c’est fini, tu veux que je refasse chauffer ton café ?
- On avait pas le choix, c’était la guerre…
Franco mit le bol au micro-onde, il n’aimait pas voir son père comme ça, et pourtant depuis qu’il l’hébergeait, c’était toujours la même rengaine. Foutue guerre, foutue vieillesse. Il se prépara un café, l’engloutit dans la foulée puis enfila son manteau. Avant de sortir il embrassa son père sur le front.
- Pauline passe à 11h aujourd’hui, ça ira ?
Le vieil homme ne répondit pas, mais Franco vit dans son regard qu’il avait compris. Même si l’âge et la maladie n’avait pas épargné son esprit, Franco savait que son père était encore capable de se débrouiller seul, il soupçonnait même qu’il n’hésiterait pas à en finir lui-même le jour où il ne serait plus capable de se laver tout seul.
Franco ferma la porte derrière lui, l’air était froid, le temps menaçait de pleuvoir. Il songea qu’il aurait mieux fait d’attendre à l’intérieur mais repéra le véhicule de son collègue en approche. Il attendit qu’il arrive à sa hauteur, ouvrit sa portière et monta.
- T’as une tronche à chier lui décocha le lieutenant Yann Markez sans autre préambule.
- Merci ça va et toi ?
- Hier tu m’as dit que tu rentrais dormir, je pensais que t’essaierais un minimum quand même. C’est ton père, ça se passe mal ?
- Non, ça se passe très bien avec mon père, c’est juste le boulot, je te signale que tu n’es pas plus rassurant à voir et qu’on est loin d’avoir le même âge.
- C’est clair que j’ai hâte de rentrer, mais bon, on a enfin bouclé l’affaire Cochin alors ça valait le coup.
- Et on va où là ?
- Saint-Ouen, je t’en dis pas plus, c’est Disneyland, je préfère que tu découvres sur place.
Sans quitter la route des yeux Markez monta le son de l’autoradio pour écouter les informations. Dehors la pluie commença à tomber, Franco songea que le week-end s’annonçait définitivement sinistre.
-.. la seule déclaration qu’il a bien voulu accepter de faire fut : « pas de commentaire ». Paris toujours : la pierre tombale du Soldat Inconnu, mise en place le 11 novembre 1920 à la mémoire des soldats tombés lors de la première guerre mondiale, a subi de gros dégâts hier soir. La tombe et le réceptacle de la flamme du souvenir sont comme fracturés en deux. Les autorités ne se prononcent pas encore sur la nature réelle de l’incident qui aurait permis de tels dégâts : tremblement de terre, défauts de fabrication, destruction volontaire, aucune hypothèse n’est encore écartée. Enfin, pour finir sur une note plus détendue, après le succès incontestable de la comédie musicale « Notre dame de Paris », c’est maintenant au tour du nouveau film du réalisateur américain Stanley Welles de cartonner. Après deux mois d’exploitation aux Etats-Unis le film a passé le milliard d’entrées et il vient de dépasser le million d’entrées en France après seulement une semaine, ce qui promet encore un bel avenir à la jolie Esmeralda.
- Pas un mot notre affaire on a de la chance! lança Markez en baissant machinalement le son de l’autoradio.
- C’est gros à ce point-là ?
- Tant qu'on n'en sait pas plus, vaudrait mieux pas que ça filtre sinon on est mûrs pour la panique et des émeutes dans toute la ville. Mais bon, en même temps je ne donne pas trois jours avant que ça sorte de chez nous. Y aura toujours un héros anonyme ou un opportuniste consciencieux pour juger préférable de propager l'info.
Le lieutenant Yann Markez lui avait répondu sans quitter la route des yeux. Il avait bossé toute la nuit la veille. Une nuit comme les autres à la crim, pas trop compliquée, mais suffisamment chargée pour attaquer les nerfs. Aussi, il se serait bien passé de cette dernière affaire une heure avant la fin de son service. Mais comme toujours, il l’avait prise, il fallait bien que quelqu’un s’en occupe. Une fois appréhendée la gravité de l’affaire, il avait directement appelé son supérieur : le commissaire Julian Franco. Ils en avaient vu d’autres ensemble, et savaient qu’ils pouvaient se faire mutuellement confiance. Markez se réjouissait de le savoir derrière lui, surtout lorsque l’affaire sentait le soufre à ce point.
- On est en place depuis combien de temps?
- Deux heures environ. C'est un homme du personnel d'entretien qui a découvert le lieu du crime. Il a trouvé étrange que la porte soit ouverte. Il a pensé que c'était sûrement une bande de jeunes pour s'amuser. Il avait pas complètement tort.
- Combien de victimes ?
- Bonne question commissaire! Au vu des morceaux, les spécialistes estiment au bas mot une trentaine, mais on est peut-être très loin du compte. Le truc marrant c'est qu'avec la raideur cadavérique, ils ont dû s'y mettre à 3 pour décrocher le bras de la dernière victime tellement les doigts étaient crispés sur la poignée de porte!
- Hilarant!
- Ouais, à froid c'est moins drôle, mais tu verras après un bon café et dans l'ambiance, c'est très amusant.
- C’est quoi ? une bombe ?
- Ce serait trop facile, mais je vais te laisser découvrir ça tout seul.
Markez se passa la main dans les cheveux, Franco savait que ce petit tic qui faisait tant d’effets aux femmes traduisait une profonde nervosité du jeune homme. L’affaire était donc particuliéremen grave.
La voiture passa la grille gardée par un policier et s'arrêta à quelques mètres de l'entrepôt. L'odeur était prenante, de celle qu'on sent une fois dans sa vie et qu'on n’oublie jamais vraiment. Avec un peu de chance, la pluie la dissiperait assez rapidement pour ne pas alerter les passants. Le commissaire Franco songea qu'ils ne pourraient sûrement pas cacher cela plus d'une journée. La scientifique courrait dans tous les sens, une véritable fourmilière. Le commissaire s'arrêta un instant devant la porte en fer. Le sang s'était écoulé dessous et commençait à sécher à l'air libre. Pensif, il chaussa ses lunettes et s'apprêta à rentrer. Le lieutenant Markez le retint par le bras et lui tendit une petite boîte en plastique.
- Qu'est ce que c'est?
- C'est ce qu'on utilise à la morgue quand l'odeur est trop forte. C'est un gars de la scientifique qu'a ramené ça. J'te promets que c'est pas du luxe.
Franco passa négligemment un doigt dans la boîte, s'en enduit de crème et en appliqua sous son nez. Une forte odeur mentholée lui emplit les narines couvrant toutes autres odeurs. Pourtant, malgré la crème, malgré ses trente ans d'expérience, il fallut que le Franco se retienne de vomir.
À l'intérieur de l'entrepôt, c'était l'horreur. Franco connaissait un tas de mot qui aurait pu décrire cette scène: boucherie, carnage, déluge de sang, véritable massacre inhumain, aberration, enfer, et tant d'autres, imagés ou non, mais pourtant « Horreur » était le seul à coller vraiment. Le sang avait giclé jusqu'au plafond et ruisselait encore par endroits. Des morceaux de cadavre épars décoraient de façon ignoble le sol de béton nu. Tripes, boyaux, cervelles et toutes sortes d'abas gisaient entre les corps à moitié déchiquetés; Impossible de savoir clairement où commençait un corps et où finissait un autre. La pièce entière n'était plus qu'un grand puzzle humain, franchir la porte de l'entrepôt, c'était entreprendre un voyage inoubliable dans les mystères insondables de l'anatomie humaine. Et pourtant, malgré le choc que pouvaient susciter ces visions et malgré la forte odeur mentholée, c'est encore l'odeur qui dégoûtait le plus. Une odeur âcre, rance, une odeur forte qui vous frappait en plein ventre et vous coupait le souffle. L'odeur de la mort, mais pas celle d'une mort douce et tendre qui vous enlace en pleine nuit pour vous emmener tout doucement, mais bien au contraire l'odeur d'une mort dure, violente qui vous saisit à la gorge et vous arrache la tête.
Comment expliquer ça, comment comprendre ça, une telle barbarie, aucun être humain ne devrait être capable de faire une chose pareille, alors comment le comprendre. Franco en avait poursuivi des monstres, et de toutes sortes: assassins, violeurs, pédophile, mais là ; il se sentit dépassé. Il se sentit minuscule face à l'ampleur de ce crime et son responsable.
- Alors, la blague elle te paraît pas plus drôle maintenant?
Markez semblait toujours détendu, les pieds en plein sur ce qui semblait être un restant de vésicule biliaire, il regardait alentour avec une certaine nonchalance qui confinait au "jenfoutisme".
- Pas vraiment non, je vois difficilement comment une telle chose pourrait être amusante.
- Bah, on est payé pour coincer le monstre qu'a fait ça, pas pour chialer sur les victimes.
- La décence...
- La décence fera pas avancer l'enquête. Un bordel pareil, on en sortira pas intact, alors autant éviter de se faire du mal pour rien.
- Des indices?
- Bah, j'ai bien cherché si le tueur avait pas laissé un cheveux ou un bout de peau morte mais...
Franco roula un regard froid vers Markez qui s'arrêta net, comprenant que son numéro avait atteint sa limite.
- La scientifique part plutôt perdante quant à d'éventuelles traces, elle doute déjà de réussir à identifier tous les corps. Mais, on a retrouvé des poils de chien, ainsi que plusieurs traces de pattes dont certaines assez conséquentes.
- Des chiens ?
- Ouais, à priori l'assassin aurait lâché ses chiens dans l'entrepôt après avoir drogué tout le monde. Par contre, c'est à peu près tout ce qu'on a pu trouver. Les poils ainsi que les quelques échantillons de drogues retrouvés sont déjà à l'analyse.
Franco se dirigea vers la sortie, il en avait vu suffisamment, en fait même beaucoup plus que nécessaire pour toute une vie. Dehors, il prit inconsciemment une grande respiration, et passa sa main sur son visage. Il accueillit finalement la pluie comme une bénédiction, il n’y aurait pourtant jamais assez d’eau dans le ciel pour laver ce dont il venait d’être témoin. Il déchaussa ses lunettes, et jeta un œil alentour. Markez le regardait, silencieux, il avait vécu cela quelques heures plutôt et savait qu’un simple café ne préparait pas à ce genre de découverte.
- Des traces d'un véhicule qui aurait pu transporter les chiens? Des témoignages dans le voisinage? Reprit Franco inébranlable.
- Rien, rien…
- J'donne pas deux heures avant que l'info sorte de chez nous, et on a pas l'ombre de la queue d'une piste.
- Ouais, c’était à peu près ma conclusion, on fait quoi ?
- Tournée des grands ducs ! On ne réunit pas autant de monde sans laisser de trace, quelqu’un à forcément entendu une rumeur, on devrait réussir à remonter jusqu'à l’organisateur.
- On commence par quoi ?
- On contacte Grangé!
- Quoi les stups ? Mais ça regarde la crim’ ce truc, on va pas leur refiler l‘affaire ?!?
- La drogue est notre seule piste, et sans leurs contacts, on va perdre du temps!
- Mais Grangé !! C’est pas un flic, c’est un comptable ! Personne de son service ne peut le sentir, y a que la préfecture qui l’apprécie. Monsieur, s’imagine certainement déjà préfet.
- Écoute, c’était pas une question, c’est un ordre ! S’il résout l’enquête avant nous, alors tant mieux au moins elle sera bouclée, mais j’vais sûrement pas risquer de laisser le malade qu’a fait ça s’en sortir, juste pour préserver ma petite place au soleil. Alors maintenant tu arrêtes de faire chier, tu rentres dormir, histoire d’encaisser tout ça, et ce soir on y verra sûrement déjà plus clair.
- T’es vraiment chiant quand tu joues au chef !
- Et toi quand tu joues au p’tit con !
- Tu fais chier à avoir toujours raison…
- J’vais voir pour organiser un briefing avec les stups, ensuite l’idéal serait qu’ils nous aident à contacter leurs indics, et à cuisiner les principaux dealers. Ce serait étonnant que les pontes du milieu n’aient rien entendu.
- Bon, bah puisque je sers plus à grand chose ici, j’vais aller roupiller avant de reprendre mon service.
- T’as raison, tu me seras plus utile reposé.
Tournant le dos à son ami, Markez s’avança nonchalamment vers sa voiture. A mi chemin, il s’arrêta, et tourna la tête. D’un regard las, il fixa Franco et, se mordant l’intérieur de la lèvre comme regrettant ce qu’il allait dire, il lâcha :
- Tu penses qu’on va l’avoir celui là ? J’veux dire.. c’est pas trop gros cette fois?
- Rien n‘est trop gros pour nous, sinon y a longtemps que j’aurais changé de crémerie.
Levant les yeux au ciel, l’espagnol se recoiffa et reprit son avancé vers son véhicule.
- C’est tout ce que je voulais entendre !
