Théorem est un univers fantastique contemporain développé autour d’un jeu de rôle, entièrement téléchargeable, et d’un roman, publié au rythme d’un chapitre toutes les deux semaines.

Samuel entra dans le bar à l’heure exacte. C’était un bar gothique du côté de la Bastille, l’ambiance y était chaleureuse et l’on y trouvait souvent des expositions qui rendaient le lieu plus vivant. Celle du jour était réalisée à l’aérographe et consistait en plusieurs toiles sur des thèmes assez proches allant de « barbarie » à « profanation » en passant par « viol » et « inceste ». Contrairement à ce que l’on aurait pu croire, cela ne nuisait pas à la consommation (qui faisait aussi partie des thèmes abordés, dans une vision très personnelle incluant des bébés morts) et le bar était complet. Lya attendait dans le fond de la salle, à une table un peu à l’écart. Samuel la vit tout de suite, il la trouva superbe dans sa robe fuseau noire, comme toujours. Même s’il ne pouvait s’empêcher de la tromper régulièrement, il était sincèrement amoureux d’elle. Il savait pertinemment qu’ils en souffriraient un jour, mais il n’avait jamais su résister à la nature qu’était la sienne.

- Il a trop l’air niais, non ? murmura Diya à l’oreille de Richard.

- Carrément, répondit le jeune homme en entrant dans le bar à la suite de Samuel. 

Celui-ci n’avait pas réussi à se débarrasser de ses deux persécuteurs. Ils l’avaient suivi depuis chez lui sans cesser de le tourmenter par leurs remarques désobligeantes et ne semblait absolument pas décidé à le laisser tranquille. 

- Tu verras, avec elle, des fois, il a presque l’air d’un brave type.

- NON ?? surjoua Diya, bah putain, j’demande trop à voir.

Samuel espérait que Lya ne lui tiendrait pas rigueur de la présence pesante de ses deux « amis » mais conscient qu’il ne pouvait pas se reposer sur cet unique espoir, il avait tout de même envisagé une solution de secours. Il comptait traîner Lya dans un club branché qu’il connaissait bien, estimant que le volume de la musique empêcherait sûrement d’entendre l’interminable bavardage écœurant des deux nocifs. À la vue de Samuel dans l’entrée, le visage de Lya s’illumina, elle l’embrassa à pleine bouche lorsqu’il arriva enfin à sa table.

- Je t’en veux énormément, tu sais, minauda-t-elle en se rasseyant brutalement

(Génial, songea Samuel, une de plus… prends ton ticket, y en a déjà deux qui sont à bloc là)

- On a pas idée de disparaître comme ça. T’aurais au moins pu m’appeler.

- J’suis désolé chérie, mentit Samuel en faisant signe au serveur, tu prendras la même chose mon amour ?

- Euh, oui.

- Ça et une blonde pression, hurla-t-il, je le referais plus, promis ! Je me suis encore laissé entraîner mais c’était la dernière fois.

A la table d’à côté, Richard manqua de s’étouffer en entendant Samuel jouer les victimes. Il avait un don pour se faire passer pour ça. Lya ne remarqua rien, elle n’avait d’yeux que pour Samuel, ils étaient ensemble depuis bientôt deux ans. Deux ans qu’elle l’aimait sans conditions, sans s’apercevoir des retards, des absences, des allusions, des clins d’œil et de tous ces petits détails qui fait comprendre à une femme qu’elle n’est pas la seule et l’unique. Samuel l’embrassa dans le cou, elle frissonna et lui jeta un regard plein de dévotion. En temps normal, Samuel aurait alors embrassé la salle du regard pour jauger les autres filles, voir s’il y avait quelque chose de digne de son intérêt. Mais pas ce soir, d’une part parce qu’il sentait peser sur lui les regards lourds de reproches de Richard et de Diya, et d’autre part parce qu’il n‘était pas à l’aise. Quelque chose avait changé en lui. Il ne se reconnaissait plus et ce dont il avait le plus besoin en ce moment, c’était de certitude. Celle des bras chaud de Lya lui sembla un bon début. Ils discutèrent un moment en vidant leur verre et en se câlinant au mépris de toutes convenances. Elle ne parla ni de Richard, ni de Diya et lui n’aborda pas ses dernières mésaventures. Ils parlèrent de tout et de rien, s’embrassèrent souvent et rirent beaucoup. Samuel n’entendit bientôt plus que Lya, il se sentait revivre. Ils rejoignirent les quais et marchèrent un peu main dans la main le long de la seine. Ils firent un détour jusqu'à un kebab et prirent un sandwich à emporter. Ils le mangèrent sur un banc, Samuel l’engloutit avec appétit, mais sans réelle conviction. Dès les premières bouchées, il savait que cela ne lui plairait pas. Ce n’était pourtant pas la première fois qu’il en mangeait, cela avait même été pendant longtemps la constituante principale de son régime alimentaire, mais aujourd’hui, il trouva que cela manquait de goût. La viande n’avait aucune finesse et surtout c’était insuffisant pour apaiser ses besoins. Lya, au contraire, avait du mal à finir. Il termina donc également le sien, sans réelle motivation, juste par faim. 

Enfin, ils se rendirent au club. Samuel le fit avec un naturel évident, sans réfléchir, comme si son corps l’y portait. Le videur les laissa entrer d’un simple signe de tête, l’ambiance était déjà chaude à l’intérieur. Lya se lança sans attendre sur la piste, ses déhanchements provoquèrent rapidement des remous dans l’assistance masculine alentours. Samuel le remarqua immédiatement et ne fut pas peu fier que SA copine provoque autant d’émois. Il la rejoignit sans tarder pour bien marquer son territoire et fanfaronna autant que possible. Ils se trémoussèrent ainsi tous deux, s’embrassant et se caressant à loisir, sans considérations pour les autres danseurs. Samuel prenait autant de plaisir à lire le désir et la jalousie dans les regards alentour qu’à observer les corps quasi dénudés des autres filles. Ils se donnèrent ainsi en spectacle un moment aux rythmes des boom bass avant que Lya ne se lasse et veuille boire un verre. Samuel lui fit signe de s’installer à une des tables proche de la piste, tandis qu’il se rendait au bar pour commander. Il eut du mal à se frayer un chemin jusqu’au barman, celui-ci était submergé de commande. Il s’accouda donc au comptoir un instant le temps de réussir à attirer son attention. À ses côtés, une belle blonde sirotait un Manhattan, il lui fit un clin d’œil.

- Terrible ce monde !

- Bof, répondit la belle, visiblement blasée.

- J’m’appelle Samuel, et toi ?

- Linda, répondit-elle en marquant un temps de pose pour bien détailler son interlocuteur, on se connaît, non ?

- Crois-moi, je n’oublie jamais un aussi joli visage et si tu me connaissais, tu ne m’aurais pas oublié non plus, répondit-il en souriant, fort d’une assurance que seul les simples d’esprit et les égocentriques peuvent afficher.

- Je dois confondre alors.

- Possible, mais il n’est pas trop tard pour faire connaissance.

- Ça va merci, je dois y aller.

La belle blonde s’éloigna sans attendre vers un autre groupe. Dommage, pensa Samuel, elle était loin d’être laide. Il ne s’attarda pas pour autant car le barman l’avait enfin aperçu. 

- Bah, t’es encore là ? Lui lança-t-il en lui faisant la bise. Tu ferais mieux d’installer un lit de camp, ce serait plus pratique pour toi. 

- De quoi ? 

- Bah oui, comme t’es là tous les soirs.

- Ah, conclu Samuel sans comprendre pour autant. Il ne se souvenait pas être venu ici depuis un moment, contrairement à ce que lui avait dit Lya d’ailleurs.

Il passa commande en essayant de chasser ces idées de sa tête, puis emporta les consommations à table. Lya était déjà en train de se faire draguer par un autre homme. Loin de mentionner qu’elle était déjà en couple et sans pour autant encourager son prétendant, elle jouait les beautés distantes mais accessibles. Elle n’aurait jamais trompé Samuel, mais elle adorait être le centre d’attention. Elle aimait plus que tout qu’on la courtise.

- Je ne dérange pas ? S’interposa Samuel en posant les verres sur la table.

- Non, non, Rico me vantait les mérites du jacuzzi d’un de ses potes, il y a accès quand il veut. Il paraît qu’à poil, c’est encore mieux, enfin selon Rico.

- Super, à l’occasion, ça pourrait être sympa. 

- Ouais, sûr, ricana Rico que l’arrivée de Samuel avait un peu déstabilisé. Bon bah, on s’en reparle, je vous laisse, mes potes m’attendent.

- C’est ça, à plus tard, conclut Samuel en embrassant Lya à pleine bouche. 

- Faut que j’aille me remaquiller, lui susurra-t-elle une fois Rico parti, et si t’as d’la chance, quand je reviendrais, je n’aurais pas de culotte.

Elle ne lui laissa pas le temps de répondre, le laissant savourer les moments à venir. Il s’enfonça confortablement dans la banquette moelleuse et la regarda dandiner des fesses en s’éloignant. Tous ses soucis lui semblaient désormais futiles et très loin. 

- OK. Elle a un beau boule, mais elle a pas de boobs, fit Diya en se penchant sur Samuel de la banquette derrière lui.

- J’suis pas d’accord, elle a une poitrine tout à fait correcte, objecta Richard en s’avançant également.

- Putain, vous êtes encore là vous ? s’emporta Samuel en tapant du poing sur la table.

- Tu croyais quoi connard ? Qu’on allait te laisser jouer le putain de coq dans sa putain de basse-cour ?

- J’vous emmerde. J’vous entends à peine de toute façon, je vais continuer à vous ignorer et vous vous lasserez avant moi.

Sur ces mots, Samuel se leva de la banquette et alla se joindre aux danseurs. Il avait repéré une jolie rousse. Son bustier, dépassé par la situation, n’essayait même plus de cacher un 100D des plus impressionnants. La rouquine se démenait sur la piste comme si sa vie en dépendait, Samuel se faufila jusqu’à elle et éclipsa les autres danseurs jusqu'à se retrouver seul avec elle. Corps contre corps, il devint dur de dire s’ils dansaient seulement où s’ils avaient entrepris des préliminaires un peu poussés. Il était déjà arrivé que Lya accepte une autre fille dans leur couple pour une nuit, même si c’était très exceptionnel et souvent basé sur le fait que Lya avait beaucoup trop bu, mais Samuel espéra sincèrement que ce serait l’une de ces nuits. Ses mains se promenaient sur le corps de la danseuse, il empoigna un de ses seins, c’était effectivement autre chose que Lya. Il passa sa langue dans son cou, sa sueur avait quelque chose de savoureux. Autour d’eux, les danseurs ne comptaient plus, l’attention du jeune homme était tout entière captive de sa proie, quand une main se posa sur son épaule. Il se retourna par réflexe avec un air de défi, furieux d’être dérangé (même si sa propre réaction le surpris). Il s’attendait à se retrouver face à une Lya jalouse, furieuse, mais facile à rassurer. Mais se retrouva face à un petit Arabe qu’il ne connaissait pas. Derrière lui, il en vit deux autres visiblement pas commode et reconnu également la blonde du bar. 

- Tu sors avec moi cinq minutes ? Faut qu’on parle ? lui glissa dans l’oreille son interlocuteur sur un ton qui se voulait courtois mais ne laissait aucun doute sur ses réelles intentions.

- J’suis occupé là, on en reparle un autre jour, répondit Samuel sans quitter le gêneur des yeux. Il savait que sa principale chance de s’en sortir (même s’il n’avait pas la moindre idée de quoi il devait se sortir. Avait-il eut le malheur de draguer la meuf d’un de ces gars ?) c’était de ne pas s’écraser. 

- C’était pas une question, sourit le petit.

- C’était une réponse, sourit Samuel de plus belle.

Le petit leva alors les bras au ciel d’un air de dépit, Samuel se réjouissait déjà de pouvoir retourner auprès de la belle rousse (d’autant qu’un autre mec avait déjà profité que Samuel ait l’attention détournée pour prendre sa place) quand le petit lui mit un coup de poing dans l’estomac qui le fit se plier de douleur. Les deux autres l’attrapèrent par les bras et le traînèrent vers l’extérieur. Lya sortit des toilettes à ce moment, un poil trop tard pour voir la scène. Elle chercha un peu Samuel, puis ne le trouvant pas retourna sur la piste pour s’occuper en attendant qu’il réapparaisse.

À ceux qui s’étonnaient de voir Samuel plié en deux et traîné par deux grands costauds, les trois lascars répondaient que Samuel se sentait mal et qu’ils l’emmenaient dehors pour qu’il puisse vomir.  Les curieux n’en demandaient généralement pas plus. Le vomi est un répulsif miracle. Arrivé dehors, ils jetèrent Samuel par terre dans une petite ruelle et le plus petit des trois lui cracha dessus. Il attrapa la blonde par le poignet et la fit se pencher vers Samuel.

- Tu la reconnais maintenant ? Elle s’appelle Linda ! C’est la meilleure amie de ma sœur Samia. Elle ne se quitte jamais, mais là, ça fait plusieurs jours qu’on a aucune nouvelle d’elle, et la dernière fois que Linda a vue Samia, c’était avec toi, tu m’expliques.

- Putain, mais je vois pas du tout de quoi vous voulez parler, répondit Samuel tordu de douleur sentant qu’une nouvelle fois sa vie lui échappait.

- Nous prends pas pour des bollosses, putain, s’emporta le petit en donnant un grand coup de pied dans le ventre de Samuel.

Celui-ci vomit son kebab sous le choc et manqua de s’étouffer. Les deux plus grands rirent de bon cœur. Le petit se pencha vers Samuel et l’empoigna par les cheveux.

- J’te jure, si tu me dis pas où est ma sœur, j’te crève. Et t’as pas intérêt à l’avoir touché.

Samuel cracha encore un peu. Sa bouche avait un sale goût de bile, un peu comme sa vie ces derniers jours.

Il regarda ses tortionnaires, le plus petit, clairement le meneur, avait vraiment l’air sérieux, le genre de mec qui ne tarderait pas à l’envoyer à l’hôpital s’il ne trouvait pas vite une réponse magique. Les deux plus baraqués semblaient beaucoup s’amuser, même s’ils attendaient sans l’ombre d’une hésitation le moment où ils pourraient eux aussi participer activement. La blonde quant à elle était terrorisée, nul doute qu’elle avait intérêt à la fermer si elle en voulait pas finir à la même place que Samuel, voire pire. Samuel aurait pu se mettre à courir, mais son mal de ventre ne lui aurait pas permis de grandes performances, il n’aurait eu aucune chance d’échapper à trois poursuivants. Il songea à Lya, est-ce qu’elle remarquerait son absence ? Peut-être pourrait-elle prévenir quelqu’un. En ce moment précis, Samuel aurait même aimé voir Richard et Diya.

- Ça va les jeunes ? Intervint une voix derrière les deux plus musclés de la bande.

- Ouais, ouais, kiltran, répondit le petit en se relevant et en se dirigeant vers les gêneurs, notre ami a juste trop bu mais on gère. 

Samuel put entrevoir les curieux entre ses agresseurs : Il s’agissait de deux hommes en costume. Un jeune et un vieux, tous deux blonds aux yeux bleus : Dumont et Kehler. Samuel aurait voulu leur supplier de l’aide, mais il avait le souffle trop court pour articuler quoi que ce soit.

- C’est étonnant, dit Dumont d’un air candide.

- Quoi ? Répondit le plus petit des Arabes.

- Bah vot' pote, il m’a l’air bien blanc pour être copain avec des bougnoules comme vous.

Kehler approuva de la tête, cela jeta un certain froid et les trois agresseurs de Samuel oublièrent soudain leur victime.

- Écoutez, on va essayer d’oublier ce que vous venez de dire et vous allez vous barrer bien gentiment, tenta de tempérer le plus petit, pressé d’en revenir à son interrogatoire.

- Si y en a qui devait se barrer, ce serait vous, fit Kehler d’un air plus menaçant qu’on ne lui aurait cru possible. Je suis dans mon pays moi.

C’était la phrase de trop, l’un des deux grands partit au quart de tour et décocha un coup de poing à assommer un bœuf à Kehler. Samuel n’en cru pas ses yeux, mais celui-ci intercepta le poing de son agresseur, lui plaqua dans le dos d’un mouvement de pivot, lui brisa en le remontant au-dessus de sa tête avant de lui fracturer la rotule d’un coup sec derrière le genou. En quelques secondes à peine, la brute se retrouvait à gémir devant le vieil homme en costume, avec la jambe droite et le bras droit brisé. Les deux autres restèrent bouche bée. Samuel sentit qu’il avait une occasion unique à saisir, il n’hésita pas. Il s’éloigna en rampant dans un premier temps, pour ne pas se rappeler à la mémoire de ses agresseurs, puis se mit à courir tant bien que mal dès qu’il se jugea suffisamment loin. Pendant ce temps, la situation ne s’était pas améliorée entre les deux anciens flics et les trois jeunes. Tous se fixaient avec défis, attendant une réaction de leurs adversaires.

- Qu’est-ce t’en pense Kehler, on les bute ?

- Bah, ça nous rappellera le bon temps, répondit-il en projetant au sol d’un coup de pied le jeune qu’il avait immobilisé plus tôt.

- Putain, j’vais t’hagra sévère gros golbut, s’emporta le plus petit en sortant une arme de gros calibre.

- C’est malin Dumont, tu nous l’as tout énervé.

- Vos gueules les tarbas. Fermez vos gueules et léchez le sol ! Hurla le plus petit avant de faire signe à son dernier complice debout. Ahmed, rattrape l’aut’ branlos, il se fait la malle. Moi je m’occupe de ces deux-là.

Samuel venait de déboucher sur le boulevard Saint-michel, quand il entendit l’un de ses poursuivants lui courir après. Il n’avait pas la force de le distancer, il faudrait qu’il trouve une autre solution. Son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine, il entendit un coup de feu venant de derrière lui. Sa motivation s’accrut instantanément et il reprit sa course. Il traversa la route sans s’occuper des voitures, manquant de se faire renverser. Son poursuivant se rapprochait de secondes en secondes, les traits distendus de son visage ne laissaient aucun doute sur ses intentions, pas plus que sur la violence de l’interception qui ne tarderait pas si Samuel ne trouvait pas une échappatoire. C’est finalement la solution qui le trouva sous la forme d’une superbe lotus blanche qui monta sur le trottoir et dérapa juste devant lui. La portière s’ouvrit révélant une femme splendide aux cheveux presque blancs et vêtu d’un tailleur de la même couleur : Dame Blanche. Elle lui ordonna de monter, il ne songea même pas à refuser.

La voiture démarra en trombe alors qu’Ahmed venait de rattraper Samuel. Celui-ci crut entendre un second coup de feu mais n’en était pas sûr. La voiture roula un moment avant que Samuel ne puisse prononcer le moindre mot. Il détailla discrètement la femme qui venait de le sauver, il n’osait pas la regarder en face, il n’aurait sur dire pourquoi mais elle lui faisait un peu peur. Elle était pourtant magnifique : de longues jambes fuselées, une peau laiteuse, des courbes harmonieuses, le tout mis en valeur dans un tailleur strict. Elle était plus âgée que ce qu’il avait l’habitude de chasser, mais il devait reconnaître qu'elle était splendide, un véritable canon de beauté. Celle-ci ne quittait pas la route des yeux, elle roulait à vive allure, dédaignant sans remords les limitations de vitesse. Le compteur affichait deux cents, elle zigzaguait entre les voitures comme s’il s’agissait d’un jeu. 

Finalement, aussi brusquement qu’elle était arrivé dans sa vie et sans ralentir sa course effrénée, elle le fixa et prit la parole.

- Comment tu t’appelles ?

- Euh, Samuel, bredouilla le garçon particulièrement mal à l’aise et peu à son avantage.

- C’est étrange, aujourd’hui je te crois…

Blanche se concentra à nouveau sur la route, son regard avait redoublé d’intensité, il sembla à Samuel qu’elle était plongée dans une profonde réflexion.

- Euh, on se connaît ? tenta Samuel qui essayait tant bien que mal de reprendre sa vie en main.

- Pas vraiment, répondit-elle sans même le regarder. Tu attires beaucoup d’attention ces derniers temps. Pourquoi ? Blanche avait pensé à voix haute, mais maintenant qu’elle l’avait fait, peut-être obtiendrait-elle une réponse.

Samuel la regarda l’air hagard, il aurait bien aimé avoir la réponse à cette question, ne serait-ce que pour lui.

- J’en sais rien. Depuis que je suis allé à cette foutue fête à Saint-Ouen, tout le monde m’en veut. Je sais pas sur le tapis de qui j’ai chié, mais c’était visiblement une connerie.

Blanche le fixa du coin de l’œil, Samuel eut l’impression qu’elle transperçait les multiples couches de peau, chair et muscle qui constituait son corps pour regarder directement droit dans son âme. Il frissonna à cette idée comme si tout au fond de lui quelque chose ne souhaitait pas qu’on le regarde. Blanche fit un brusque mouvement de volant. La Lotus dérapa, fit volte face et s’arrêta. Blanche empoigna le menton de Samuel à pleine main et plongea ses yeux dans les siens. Quelqu’un se déroba à son regard mais pas suffisamment vite. Elle relâcha Samuel, tous deux semblaient déboussolés.

- Tu peux descendre, fini par dire Blanche sans le regarder.

- Mais heu…On est où ? bafouilla Samuel, sans trop savoir quoi dire où faire d’autre.

- Devant chez toi. Sors maintenant !

La voix était douce, mais le ton sans appel. La présence de Samuel n’était plus désirée dans cette voiture. Il ouvrit la portière et se retourna une dernière fois avant de sortir.

- On se reverra ? demanda-t-il

« Je suis désolé » fut la seule réponse de la femme. Samuel vit une sinistre prophétie tapie dans ces trois mots. Le pire n’était peut-être pas derrière lui finalement.

Il sortit de la voiture et celle-ci disparut dans la nuit. En montant l’escalier vers son appartement, il songea qu’il était au moins débarrassé de Richard et de l’autre folle. Il pensa à Lya, il aurait du mal à lui faire avaler tout ce qu’il venait de se passer. Il aurait du mérite à se faire pardonner cette fois. En entrant dans l’appartement, il jeta ses clefs par terre et s’effondra sur son lit. Son pull était encore taché de vomi, mais il ne se sentait pas la force de le retirer. Toute vie semblait l’avoir quitté, il réalisait seulement qu’il avait échappé de peu à une mort certaine. Il respira à plein poumons, quelle chance de simplement pouvoir encore jouir du fait de respirer dans le calme de son appartement.

- Je fais des œufs, t’en prendra ? Demanda Richard en sortant la tête de la cuisine

- Pas pour moi nan, répondit Diya qui sortait tout juste de la douche. T’as été super long connard, on commençait à s’ennuyer nous.

Samuel ferma les yeux.