La pluie s’était mise à tomber sur la capitale. D’abord en petites gouttes espacées, se mêlant aux larmes de terreur ruisselant sur le visage d’Esperanza, puis plus drue, accompagnée d’un vent glacial et violent. La jeune fille courait toujours sur les toits de Paris pour fuir un danger qui lui était inconnu, mais qui la terrifiait plus que tout. Elle manqua de glisser à plusieurs reprises tant son équilibre et ses appuis étaient précaires mais poursuivit sa course. Finalement, son pied ripa et elle dévala un toit à toute vitesse. Elle n’évita de s’écraser au sol que grâce à une gouttière qui soutint son poids suffisamment longtemps pour qu’elle réussisse à trouver des prises et à remonter. La gouttière s’écrasa avec fracas quinze mètres plus bas. Esperanza réalisa qu’elle avait frôlé la mort. La pluie lui cinglait le visage, rendant sa course quasi-impossible. Il était temps de descendre. Déchaussant une brique d’une cheminée mal entretenue, elle brisa une vieille fenêtre de chambre de bonne avant de l’ouvrir et de se faufiler à l’intérieur. Celle-ci était heureusement vide. Vu son état, elle devait appartenir à un étudiant célibataire. Elle retira sa chemise trempée, déchirée et tachée de sang. Elle réalisa seulement qu’elle s’était entaillée tout l’avant-bras dans sa chute et qu’elle portait de nombreuses autres blessures sur tout le corps. Elle se soigna autant qu’elle put dans la précipitation, en nettoyant les plaies et en désinfectant à l’alcool. Elle termina de se sécher rapidement avec une serviette, puis enfila un sweat-shirt à capuche qui traînait sur le canapé-lit. Enfin, elle reprit sa course sans tarder.
À nouveau, elle se retrouvait au point de départ : sans argent, sans personne pour l’aider et sans nul part où aller. Elle courut un moment sans but, se laissant uniquement porter par ses jambes. Le sweat ne la protégea pas longtemps des intempéries, elle fut vite trempée et transie de froid. Personne ne semblait la suivre. Les rues s’étaient vidées, la majorité des gens s’étant mis à l’abri du déluge. Finalement, ses jambes cédèrent et Esperanza s’effondra. Elle tomba à genoux devant une porte. Elle pleurait toujours, elle n’avait pas réussi à s’arrêter depuis qu’elle avait commencé. Plus que la peur de mourir, c’était le sort de Titi qui la faisait souffrir. Sa gentillesse avait probablement causé sa perte, elle savait qu’elle ne s’en remettrait jamais s’il s’avérait qu’il était mort pour la protéger. La porte s’ouvrit, faisant tomber Esperanza au sol. Une voix qui lui rappela quelque chose prononça son nom sur un ton inquiet. Elle leva les yeux et reconnut Jean. Les jambes de la jeune fille l’avaient portée devant son bar : le dernier endroit où elle s’était sentie bien et en sécurité. Sa tête tournait, le visage du géant lui apparut comme flou, elle n’eut pas même le temps de prononcer un mot qu’elle s’évanouit.
Elle reprit conscience en hurlant le nom de Titi. Elle eut l’impression de sortir d’un affreux cauchemar où il arrivait le pire à Titi, mais réalisa bien vite que cet affreux cauchemar n’était rien d’autre que sa vie. Jean se pencha sur elle et posa une de ses imposantes mains sur son front.
- Tu es chaude, tu as dû attraper froid. J’ai pansé tes blessures au mieux, mais tu es sacrément arrangée.
La jeune fille reconnut la chambre : il l’avait installée dans le même lit que la dernière fois. Sans surprise, elle se rendit compte qu’elle était nue, une fois de plus, mais son corps était couvert de nombreux bandages qui lui donnaient des allures de momie. Nue n’était finalement pas le terme approprié, songea-t-elle.
- Titi n’est pas avec toi ? s’inquiéta le géant
Esperanza ne répondit pas, mais ce n’était pas la peine, Jean pouvait lire sur son visage tout ce qu’il avait à savoir. Quoi qu’il se fût passé, c’était sûrement très grave. S’il ne savait pas exactement ce que Lupin voulait à Esperanza, il savait au moins que Titi ne se serait pas séparé d’elle sans raison ; et probablement pas sans une raison de vie ou de mort.
Titi faisait partie des plus anciens et puissants Agarthas de Paris. Si danger il y avait eu, il ne devait donc pas être de nature Ordinaire : il s’en serait débarrassé aisément.
Jean regarda Esperanza, elle était très affaiblie. Elle avait enduré bien plus qu’une fille de son âge ne devrait avoir à supporter.
- Repose-toi encore un peu, je m’occupe de tout.
Il quitta la chambre sans attendre. Esperanza n’était, quoi qu’elle puisse en penser, pas en état de le contredire. En redescendant vers son bar, il commença à réfléchir à la situation. Il se sentait responsable de la jeune fille. C’était son grand défaut, il n’avait jamais su résister à une enfant en détresse, il était prêt à risquer sa vie pour elle. Probablement pour combler sa frustration de n’avoir jamais été père, ou simplement pour compenser les nombreuses erreurs qui avaient jalonné sa vie. Il se souvint de sa première rencontre avec Titi, il avait alors une jeune fille à sa charge : la douce Cosette. Celle-ci s’était mariée depuis et avait eu plusieurs enfants. Il repensait à elle parfois, espérant qu’elle se portait bien.
Machinalement, Jean s’attacha à mettre de l’ordre dans sa taverne. Il nettoya les tables et lava quelques verres. Les travaux manuels l’aidaient toujours à réfléchir et il sentait confusément qu’il valait mieux ne pas agir à la légère. La situation était très compliquée en Agartha ces derniers temps. De nombreuses rumeurs couraient et toutes étaient plus inquiétantes les unes que les autres. On parlait des Errants qui apparaissaient de plus en plus fréquemment, on murmurait le prétendu retour d’Isengrin, le monstre qui avait longtemps fait trembler la France, mais l’on parlait également du réveil du soldat Inconnu : l’esprit de la guerre marchant à nouveau pour mener l’ultime bataille contre l’Abysse. Il ne s’agissait là que de rumeurs de tavernes, mais toutes étaient inquiétantes et rarement Jean n’avait vu les esprits aussi troublés que ces derniers temps. Malgré tout ça, le baron Lupin consacrait une grande partie de ses ressources à veiller sur une simple Ordinaire. Une jeune fille poursuivie par des forces qui la dépassaient complètement. Quel rôle Esperanza pouvait-elle bien avoir à jouer et dans quelle histoire ? Les questions se chamboulaient dans l’esprit de Jean, mais une seule réponse se proposait à lui. Il n’y avait qu’un seul endroit où il pourrait mettre Esperanza à l’abri et obtenir des réponses : l’anniversaire de Lupin. Il fallait qu’il l’y emmène. L’idée ne le réjouissait pas franchement. Entraîner une Ordinaire à un pareil événement en Agartha était un crime grave et s’ils étaient pris, nul doute sur le fait qu’Esperanza le payerait aussi cher que lui-même. C’était pourtant l’occasion idéale d’en finir avec tout ça. Ruminant ses pensées, il éteignit les chandelles et alla se coucher. Demain était un jour important, il espéra que la nuit lui apporterait les certitudes dont il avait besoin.
Lorsqu’Esperanza ouvrit les yeux à nouveau, il faisait toujours nuit. Elle avait l’impression que quelques minutes seulement s’étaient écoulées depuis qu’elle s’était réveillée chez Jean et pourtant, elle venait de faire le tour du cadran. Elle repoussa les couvertures et se redressa dans le lit. Les bandages étaient toujours là et les douleurs accompagnant le moindre de ses mouvements lui rappelaient que ce n’était pas sans raison. Ses pansements étaient propres : ils venaient à l’évidence d’être changés. Esperanza remarqua également que ses vêtements n’étaient plus dans la pièce. Par contre, on avait posé sur la chaise une superbe robe carmin. Esperanza la prit dans ses mains, elle était faite de velours épais et possédait un style plutôt ancien qu’elle n’aurait su déterminer. Elle lui plut immédiatement, à tel point qu’elle l’enfila sans attendre. Elle n’y arriva pas sans peine, mais elle ne le regretta pas. A se voir dans cette robe, elle en oubliait presque tous ses malheurs. À petit pas, pour économiser son corps, elle descendit l’escalier. Il n’y avait presque pas de bruit en bas, mais elle supposa qu’elle y trouverait son garde-malade. Jean était effectivement là, occupé à remplir un bol d’un épais brouet issu d’une marmite chauffant dans la cheminée.
- Ah, tu es déjà levée, se réjouit-t-il en voyant la jeune fille. J’allais justement te monter un peu de soupe, pour que tu reprennes des forces.
- Tu es fermé aujourd’hui ? Ce n’est pas à cause de moi j’espère ?
- Oh non, ne t’inquiètes pas, c’est un jour particulier aujourd’hui. J’étais obligé de fermer pour l’occasion.
- Quelle occasion ? C’est férié ? s’étonna la jeune fille en se rapprochant péniblement du feu.
- Tu ne dois probablement pas connaître, mais c’est un jour important pour les gens comme moi : un anniversaire.
Esperanza trouva Jean bien mystérieux : il lui rappela Titi. Titi, elle n’avait pas pensé à lui depuis qu’elle s’était levée. Il lui manquait mais surtout, elle s’inquiétait. Elle s’assit sans vraiment s’en rendre compte et fondit en larmes sur une table.
- Allons, allons, ma grande, je suis sûr qu’il va bien. Je suis allé chez lui ce matin. Tout a été ravagé et je n’y ai trouvé personne. Ce n’est pas bon signe, je te l’accorde, mais tant qu’on n’a pas vu son corps, c’est qu’il reste de l’espoir.
Jean passa sa main le long du dos d’Esperanza pour la réconforter. Elle sentit qu’il faisait de son mieux, mais il n’était vraiment pas à l’aise. Sa maladresse la fit sourire. Après tout, il avait raison, il y avait toujours de l’espoir.
- En attendant ma belle, il faut qu’on se concentre sur toi. Titi ne m’as pas raconté tous les détails de ton histoire, mais j’en sais suffisamment pour n’entrevoir qu’une seule solution.
Esperanza regarda Jean avec de grands yeux, elle avait pour sa part perdu tout espoir depuis la veille, alors toute proposition était bonne à prendre.
- Comme je te l’ai dit, aujourd’hui nous célébrons un anniversaire. Je ne devrais pas t’y amener, mais tu vas m’accompagner. Il n’y a que là-bas que nous pourrons te trouver de l’aide.
Esperanza fixait toujours Jean en silence, elle ne comprenait pas grand-chose, mais ne voyait pas quoi faire d’autre que lui faire confiance.
- Tu devras bien écouter tout ce que je te dirai et ne pas me quitter d’une semelle. C’est vital. Il y a aura tout le gratin là-bas, ainsi que des gens peu recommandables, il ne faudrait surtout pas que tu t’attires plus de problèmes que tu n’en as déjà. C’est d’accord ?
Esperanza répondit d’un oui timide. Sa détermination avait volé en éclats lorsqu’elle avait dû abandonner Titi. Il lui faudrait un moment pour recouvrer toute sa résolution. Pour le moment, elle n’était plus qu’une petite fille séchant ses larmes impressionnées par un grand monsieur intimidant.
- Alors, manges ta soupe et on y va !
Esperanza n’avait pas fait attention, mais Jean également avait revêtu de beaux habits. Elle ne l’avait jamais connu que dans de vieilles frusques élimées et jaunies mais là, il portait des habits neufs et d’excellente qualité, pour un déguisement de mousquetaire en tout cas. Avant de partir, il enfila une petite besace en cuir puis une grande cape sombre et tendit un modèle similaire, bien que plus petit, à Esperanza qui terminait son repas avec un appétit certain. Ainsi vêtus, ils se rendirent au métro le plus proche. Poussée par Jean et minée par l’abattement, Esperanza ne réagit pas immédiatement mais une fois dans la rue, elle ne put s’empêcher de protester. Elle qui avait fui pendant des semaines, se cachant sans cesse et faisant profil bas, avait tout simplement l’impression d’être une cible vivante habillée comme elle l’était maintenant. Jean la rassura d’un sourire.
- Fais- moi confiance, il n’y a pas plus aveugle qu’un Parisien.
Esperanza n’était qu’en partie convaincue mais force fut d’avouer qu’il avait raison. Même dans le métro, personne ne leur prêta vraiment attention. Les enfants étaient souvent intrigués, parfois effrayés, mais les adultes avaient trop de choses à penser pour s’occuper des excentricités vestimentaires des autres. Les Parisiens étaient tout simplement blasés.
Une fois assis dans la rame de métro, Jean commença sa leçon.
- Il n’y a que quelques règles que tu as besoin de savoir pour ce soir. Elles te paraîtront peut-être évidentes, mais il est crucial que tu les respectes. Tu comprends ?
- Oui, oui, répondit Esperanza que l’insistance de Jean commençait tout de même à agacer.
- Bien, la première règle est celle de l’Hospitalité. Nous sommes cordialement accueillis, nous ne devons donc en aucun cas nous montrer insultants envers notre hôte ou ses invités. Il faut rester courtois tant que nous serons chez lui.
Esperanza continua à fixer Jean en silence, si toutes les règles étaient du même acabit, il n’allait pas tarder à lui apprendre qu’il fallait dire : Bonjour, au revoir et merci. Ça promettait ! Pour qui la prenait-il, une va-nu-pieds sans éducation ?
- La deuxième règle est celle de l’Honnêteté : tu ne dois jamais mentir. Si tu veux cacher quelque chose : tais-toi, mais ne mens surtout pas. La troisième règle est un peu similaire : c’est celle de l’Identité : tu ne dois en aucun cas mentir sur ta véritable identité. Enfin, la dernière règle est celle de l’Ecriture : tu ne dois en aucun cas écrire ce soir. Tant que nous serons là-bas, considères que tu ne sais pas écrire. C’est compris ?
- C’est quoi ces règles ? s’étonna la jeune fille qui commençait à craindre qu’on ne l’entraîne dans un traquenard.
- N’essaie pas de les comprendre, contente toi juste de les appliquer et surtout fais-toi remarquer le moins possible. Je n’ai aucun droit de t’amener à cet anniversaire, ça pourrait nous coûter cher.
Le métro s’arrêta finalement à la station Sentier et Jean sortit traînant derrière lui une Esperanza dubitative et claudicante. La nuit était tombée. Dissimulés sous leurs grandes capes, Jean et Esperanza n’étaient guère plus que des ombres inquiétantes flottant dans la nuit. Ils marchèrent ainsi une cinquantaine de mètres pour rejoindre la rue du Caire. Malgré l’heure, celle-ci restait très animée et les livraisons de tissu battaient leur plein. Sous la lumière crue d’un réverbère, Esperanza remarqua un homme assis à même le sol. Ses vêtements étaient un assemblage assez osé de couches de matières et de couleurs disparates, le tout rapiécé à de multiples reprises et souillé de toute part. L’ensemble dévoilait « accidentellement » les moignons qui lui tenaient lieu de jambes. Esperanza se sentit mal à l’aise en le voyant ainsi, elle n’était finalement pas si à plaindre que ça. Ce genre de difformité lui avaient toujours fait de la peine, c’était probablement le but recherché par l’homme en s’exhibant ainsi. Devant lui, une petite pancarte affichait dans un Français plus qu’approximatif « pa travail, pour mangé, mersi ». Jean s’arrêta en face de lui et lui jeta une pièce. Le mendiant l’attrapa avec une dextérité qu’Esperanza ne lui aurait pas soupçonnée. Il la détailla d’un œil inquisiteur puis la croqua. Visiblement satisfait, il la fit disparaître dans les replis de son vêtement, avec une aisance dont la démonstration lui aurait probablement valut bien plus d’argent que de faire la manche. Le manège étonna Esperanza, non seulement elle n’avait jamais vu un mendiant aussi difficile et singulier, mais en plus elle ne croyait pas avoir jamais vu une pièce aussi grosse et dorée. Les deux étaient peut-être liés, songea-t-elle.
- On a ouvert la troisième porte, dit finalement l’homme en fixant Jean.
- Il y a déjà beaucoup de monde d’arrivé ?
- Pas par cette porte en tout cas.
- Bien, merci. Peut-être à tout à l’heure.
Jean se remit en marche faisant signe à Esperanza de le suivre.
- Nous sommes bientôt arrivés.
Ils s’arrêtèrent deux portes plus loin, devant un vieil immeuble délabré. Des manutentionnaires y déchargeaient d’énormes rouleaux de tissu. Jean et Esperanza se faufilèrent entre deux livreurs et se dirigèrent vers la porte menant aux sous-sols. L’escalier qui y menait était lugubre, Esperanza rata une marche à cause de la pénombre et n’évita de se casser une jambe que grâce à la force et aux réflexes de Jean. Cela avait toutefois réveillé ses blessures qui se manifestèrent dès lors encore plus vivement. Arrivée en bas, une ampoule nue au bout d’un fil éclairait, en se balançant, un couloir parsemé de portes. Jean s’arrêta devant la troisième et se tourna vers Esperanza.
- Tu es prête ?
- Oui, je crois, répondit la jeune fille mal assurée en essayant de faire taire ses douleurs.
- Tu as bien retenu les règles ?
- Être bien élevée, pas mentir, pas écrire…
- Ne pas se faire passer pour quelqu’un d’autre.
- Pas mentir quoi…
Jean lui jeta un regard noir. Elle ne l’avait encore jamais réalisé, mais à la lumière vacillante de cette cave inquiétante, elle constata que Jean pouvait être vraiment effrayant.
- Désolé, s’excusa-t-elle en baissant les yeux.
- Bien !
Jean ouvrit sa besace et en sortit deux masques en cuir. Il tendit le premier à Esperanza, c’était un masque rouge, très féminin, décoré de jolis entrelacs qui s’accorderait à merveille avec sa tenue. Il attacha ensuite le sien, une pièce noire beaucoup plus dure et masculine.
- Une toute dernière chose : tu vas me donner la main et tu ne la lâcheras pas tant que je ne t’aurai rien dit, d’accord ?
Songeant qu’elle n’était plus à ça près, Esperanza tendit sa main. Elle lui parut ridiculeusement petite et fragile lorsque celle de Jean l’empoigna. Sa chaleur rayonna dans tout son corps, des souvenirs d’enfance lui revinrent, elle se demanda quand son père avait pu prendre sa main pour la dernière fois…Elle ne s’en souvenait pas.
- Tu es prête ?
- Oui.
D’un air très grave, comme s’il s’apprêtait à accomplir quelque exploit sportif nécessitant un mental d’acier, Jean poussa la porte et la franchit, tirant la jeune fille après lui. La pièce était sombre, la source de lumière du couloir vacilla derrière eux. Esperanza fut saisie d’une sensation fugace, comme si tout son corps était aspiré vers l’avant. Ses yeux s’habituèrent à l’obscurité et elle commença à distinguer quelque chose un peu plus loin : une lumière indiquant la sortie du couloir dans lequel ils venaient de s’engager, bien plus lointaine qu’elle ne l’aurait imaginée.
- Nous sommes presque arrivés, tu peux me lâcher maintenant si tu veux.
Sans s’en rendre compte, Esperanza continua de serrer la main de Jean, ce qui le fit sourire. Ils sortirent du couloir en franchissant une arche et débouchèrent dans une vaste salle à colonnades. Ils continuèrent d’avancer, la pièce paraissait gigantesque. Les colonnes faisaient facilement cinq mètres de diamètre et s’espaçaient de plus du double. Esperanza leva les yeux, mais l’obscurité ne permettait pas de distinguer la hauteur du plafond. La salle était éclairée d’immenses braseros incrustés dans le sol autour desquels se massaient les invités pour profiter de la chaleur. La décoration était rendue à son strict minimum. Autour de certains braseros, une multitude de coussins permettaient de s’asseoir confortablement à même le sol et loin devant, une estrade rouge et or accueillait deux trônes baroques très impressionnant. Sur le côté, une grande table napée de lin crème semblait destinée à recevoir des présents. Esperanza ne remarqua pas vraiment d’autres décorations, elle eut par contre la désagréable impression que les ombres se déplaçaient lorsqu’elle les fixait trop longtemps. Elle pria pour que ce fut un effet d’optique dû aux flammes et tacha de penser à autre chose. Si elle n’en était pas certaine jusque-là (bien que la robe et le masque fussent de gros indices), Esperanza sut en regardant les gens qui l’entouraient qu’elle se trouvait bel et bien dans un bal masqué. Tous les invités étaient costumés, cela évoqua le Moyen-Age de Marie-Antoinette, où d’autres périodes historiques du genre, à Esperanza, et tous portaient des masques. L’ambiance était particulière et si les gens semblaient s’amuser, elle sentit tout de même une certaine tension sous-jacente. Elle s’étonna également de constater la grande disparité entre les costumes. Si certains semblaient valoir de véritables fortunes, d’autres, en grand nombre, étaient tout simplement dignes du mendiant qu’ils avaient croisé dehors. Elle remarqua également plusieurs costumes d’animaux très réalistes. L’un d’eux notamment : un chat noir de sa taille habillé en smoking, lui tapa particulièrement dans l’œil. Celui-ci se gavait de petits fours, aux côtés d’une femme somptueuse. À l'exception, peut-être, de la femme dont elle avait rêvé récemment, Esperanza était certaine de n’avoir jamais vu femme aussi belle. Celle-ci était vêtue d’une véritable robe de princesse émeraude et or. Le tissu était tellement fin qu’il flottait avec grâce dans l’air et tellement transparent qu’il ne cachait presque rien d’une anatomie qu’elle avait parfaite. Remarquant qu’Esperanza la dévisageait, la femme lui fit un sourire qui fit monter le rouge aux joues de la jeune fille. La femme discutait avec une autre, également très élégante mais dans un style beaucoup plus austère et effrayant : une longue robe noire rehaussée d’une impressionnante collerette de cuir et d’argent. Les deux femmes étaient aussi dissemblables que possible et semblaient pourtant s’apprécier. A leur côté, ne perdant pas un traître mot de la discussion, un couple s’occupait à cancaner sur les autres invités. Il semblait y prendre grand plaisir. Visiblement peu intéressé par leurs discussions, le chat s’éloigna en direction d’Esperanza. Il la bouscula par inadvertance et s’excusa très poliment. Elle s’amusa de constater qu’il avait mis un masque au-dessus de son masque de chat, avant de réaliser que la synchronisation des lèvres du masque était très réaliste. Tout comme les poils et le mouvement des oreilles. Elle se figea en regardant l’homme s’éloigner et tira Jean vers elle. Tout cela était trop réaliste.
- C’est quoi cet endroit ? questionna-t-elle un peu perdue
- Tu connais Alice au Pays des Merveilles ?
- Le dessin animé ?
- Je ne sais pas… l’histoire d’une fille qui traverse un miroir.
- Pourquoi tu parles de ça ?
- Bienvenue de l’autre côté, Alice !
Esperanza resta muette le temps de digérer l’information. Elle regarda autour d’elle : les gens qui discutaient, mangeaient, riaient. C’était subtil mais, au-delà des costumes, elle remarqua une beauté un peu supérieure à la normale par-ci, une créature qui n’avait rien de courant par-là, ou encore des mouvements presque impossibles. À l’évidence, Jean ne se moquait pas d’elle. Elle se tourna à nouveau vers lui et ajouta, des tremolos plein la voix :
- Mais y a une grosse folle qui la poursuit tout le temps pour la décapiter…
- Et bien tu sais pourquoi il faut respecter les règles.
