Théorem est un univers fantastique contemporain développé autour d’un jeu de rôle, entièrement téléchargeable, et d’un roman, publié au rythme d’un chapitre toutes les deux semaines.

Lorsqu’il rouvrit les yeux, Arsène n’était plus qu’une somme de douleurs. Outre l’impression d’avoir eut le crâne fracassé par un métro, il avait la sensation très nette dans tout son corps d’avoir été traîné pendant plusieurs kilomètres par ledit métro, et ce au mépris le plus évident des égards dus à son rang. Il savait en tout cas qu’il n’avait plus à s’en faire pour la Police, c’était désormais le moindre de ses problèmes. Contre l’avis de l’ensemble de ses muscles, il entreprit de se lever pour faire un bilan rapide de la situation. Son corps était parsemé de croûtes de sang, cela faisait donc un moment qu’il était enfermé. Sa queue-de-pie n’était plus que lambeaux, la chaleur ayant même soudé certains morceaux avec sa peau. Il songea à reprendre une apparence plus présentable, mais se ravisa rapidement, il avait tout intérêt à avoir l’air plus affaibli qu’il ne l’était vraiment. Un rapide coup d’œil lui fournit les informations dont il avait besoin sur son cachot. C’était « le modèle classique » : exigu, sans source de lumière, et clos d’une épaisse porte en bois. Au mieux de sa forme, il aurait tenté de la défoncer pour s’enfuir toutes pattes en avant mais, dans son état, l’idée était ridicule. Son hôte interviendrait dans la seconde, attiré par le bruit, et il ne pourrait lutter. Il envisagea ses possibilités immédiates, elles étaient maigres. Il se laissa donc mollement retomber sur le sol de pierre pour réfléchir. Il ne connaissait pas de raisons particulières pour lesquelles son geôlier lui en voudrait. L’Archonte Impensable était un seigneur Agartha mineur. Son domaine s’étendait essentiellement sur une strate inférieure dans les sous-sols entre Châtelet et le Père-Lachaise. Certains sous-entendaient que son domaine s’étendrait à l’ensemble du réseau des sous-sols Parisiens, et que les transports en commun seraient une toile d’araignée qu’il aurait tissée. Les rumeurs prétendaient également, et il voulait volontiers les croire au vu de ses propres sources, que l’Archonte se délectait de la chair humaine fraîche et que si son royaume prospérait bel et bon, s’y aventurer c’était risquer consciemment sa vie. Il avait vu ainsi disparaître plus d’une âme en peine, s’aventurant sous le réseau urbain et s’évanouissant corps et biens. Il n’avait jamais vu le seigneur de ce sombre domaine, mais ne doutait pas que l’erreur serait vite réparée. De ce qu’il en savait, celui-ci ne s’était jamais présenté à la cour du roi, on n’en connaissait une fois de plus que de vagues rumeurs qui en faisaient au choix une gigantesque araignée au regard hypnotiseur, un loup colossal aux crocs maculés du sang de petit bébé, ou une bête informe dont les contours mouvants seraient propres à faire perdre l’esprit. Malgré la douleur, Lupin sourit à l’image du loup gigantesque. Depuis qu’Isengrin avait marqué l’histoire de l’Agartha de sa patte griffue, l’on voyait toujours sa marque derrière les monstres de toutes sortes. Il songea avec ironie que lui-même courait après Isengrin depuis quelques jours et que sans cette enquête stupide il ne se serait jamais retrouvé dans cette geôle sordide. « Comment pouvait-il s’en extraire ? », voilà la question qui le taraudait, bien que « qu’est-ce que son geôlier pouvait lui vouloir ? » et « en quoi cela affecterait-il son intégrité physique ? » ne se plaçaient pas bien loin juste après. Arsène se concentra, fit abstraction de la douleur et mit tous ses sens en éveil. Puisque, de sa cellule, il ne pouvait rien voir, il se concentra sur son ouïe, son odorat et une sorte de sixième sens animal. Malgré toute son attention, il n’entendit rien, où tout comme, à peine ce qui lui sembla une respiration étouffée à quelques mètres de lui. Il focalisa toute son attention sur ce simple son et parvint à en apprendre plus. À n’en pas douter il pouvait reconnaître l’odeur musquée qui se dégageait de cette direction. Une odeur forte et tenace qui l’avait suivi plus tôt dans la soirée, celle d’un policier qui n’a pas l’habitude de renoncer. « L’archonte a dû l’alpaguer peu après moi », songea Lupin. Il y avait peu de doute possible sur le devenir du policier et Lupin se sentit coupable. Si seulement il avait pu être plus discret, moins imprudent. Mais cette enquête lui faisait perdre la tête, il avait du mal à emboîter les pièces, et pour le peu qu’il y voyait, cela ne lui plaisait pas du tout. Hormis cette victime supplémentaire, qui devait se trouver dans une cellule adjacente, Lupin ne remarqua rien de notable : les couloirs semblaient déserts, ils étaient également humides et mal aérés. En toute logique, la prison, voire le château tout entier où il se trouvait devait être sous terre. Peu de sorties envisageables, il survola ses options : il était impensable de croire que l’Archonte puisse être suffisamment fou pour le tuer, par contre il pouvait le laisser moisir en cellule, ce qui, au vu de la crise qui semblait couver, reviendrait très probablement à le condamner à mort. Il pouvait également le vendre à l’un de ses ennemis : ils étaient nombreux, dont certains très vindicatifs. Saint Germain, notamment, avait dû mal supporter leur dernière escarmouche. Lupin réalisa que le nombre des horreurs que l’Archonte pouvait lui infliger était tellement grand qu’il valait mieux éviter d’y songer plus longtemps. Il devait s’enfuir. Chercher un inespéré passage secret était une option, défoncer ou crocheter la porte une autre, dresser un rat pour l’envoyer chercher de l’aide en était également une, bien qu’un peu plus longue. Sa liste mentale terminée, il opta en premier lieu pour une nouvelle inspection de la cellule, mais cette fois plus approfondie. Après tout, il n’avait pas grand-chose d’autre à faire pour le moment. 

  Markez reprit progressivement ses esprits. Il avait mal partout et n’était pas beau à voir. Un rapide constat de la situation lui permit de constater que son blouson en cuir était foutu. Il enragea. Il n’avait pas la moindre idée d’où il se trouvait ni de comment il y était arrivé. Il se souvenait vaguement de la poursuite et de ces espèces de soldats métalliques. Il ignorait les motivations qui avaient pu pousser à son enfermement, il fallait en tenir une couche pour coffrer un flic. Markez tenta de se relever, l’opération se révéla plus compliquée que prévu, mais fonctionna tout de même. Il n’avait rien de cassé, juste d’innombrables bleus et écorchures. Il se dirigea vers la porte en claudiquant. À travers les barreaux, il découvrit un couloir de pierre et d’autres portes de cellules.

- Y a quelqu’un ? hurla-t-il en se tenant fermement au barreau.

- C’est possible, répondit Lupin tout en continuant de sonder une à une les pierres de son cachot dans l’espoir de trouver un passage secret.

- Z’êtes le guignol au chapeau que j’ai poursuivi dans le métro ?

- C’est possible, répliqua Lupin tapotant sans relâche les murs de sa cellule.

- On est où là ?

- Je doute que ça ait de l’importance.

- Ça c’est à moi d’en juger.

- Admettons… On a qu’à dire que nous n’en avons aucune idée, ni l’un, ni l’autre, ça règle le problème.

Lupin n’avait pas trop envie de parler. D’une part, parce que ça le déconcentrait et d’autre part parce qu’il préférait éviter d’en dévoiler trop au policier. Si jamais ils arrivaient à s’en sortir vivants, il valait mieux que celui-ci ignore l’existence de l’Agartha et de ce qu’il pouvait s’y tramer. Après tout, Lupin avait violé suffisamment de lois du roi pour pouvoir se permettre d’en respecter une de temps en temps.

- Qu’est-ce que vous foutiez au Carpés ?

- Un banal cambriolage.

- En général, on s’intéresse plus aux liquidités qu’aux papiers dans ces cas là.

- Z’êtes un malin vous. Allez, je peux bien vous dire ça, je cherchais des preuves que le propriétaire était bien à la base du trafic de T1.

- C’est quoi ça ?

- Une nouvelle drogue qui s’impose sur le marché.

- Et ça a un lien avec ce qui nous arrive ?

- Je ne pense pas, mais ces derniers jours plus rien ne m’étonne.

- Qu’est-ce que je devrais dire, ajouta Markez en songeant aux dernières heures.

Lupin dressa l’oreille, il entendit des bruits de pas approcher. Il en identifia deux types distincts : le premier évoquait un homme plutôt massif, dans la force de l’âge, le second une femme ou un jeune homme assez maigre.

- Nous n’allons pas tarder à savoir ce qu’on nous réserve, je pense.

Lupin conservait sa bonne humeur de surface, mais au fond de lui il craignait le pire, surtout pour le policier. Lupin estima que les nouveaux arrivants étaient désormais dans le couloir, près de sa porte, il n’allait pas tarder à savoir à quoi ressemblait ce fameux Archonte.

- Je ne sais pas ce que vous faites ici avec votre gamin monsieur, mais je suis agent de police alors vous feriez mieux d’ouvrir cette porte avant d’avoir des problèmes.

Agrippé aux barreaux de sa porte, Markez examinait les nouveaux arrivants. Ce n’était pas vraiment le genre de tortionnaire auquel il s’attendait : un salarymen en costume anthracite et son fils emo-gothique de 16 ans. Tous deux le fixaient avec indifférence. Markez n’arrivait pas bien à distinguer leurs visages avec le peu de lumière éclairant le couloir. Le salarymen se rua sur la porte avec une vitesse que Markez ne lui aurait pas soupçonnée. Il essaya de s’éloigner de la porte pour éviter un mauvais coup, mais le salarymen lui décocha un uppercut qui le fit s’effondrer au sol.

- La viande, ça parle pas, conclut le salarymen en tournant le dos à la cellule de Markez.

Cette simple phrase répondait à peu près à toutes les questions que l’inspecteur pouvait se poser. S’il n’arrivait pas à s’échapper, il finirait très probablement dans l’assiette de ces deux dégénérés. Le programme ne l’enchantait guère, il se surprit d’ailleurs à repenser au cul de l’inspectrice Wolkoff, il ne pouvait décemment pas mourir sans l’avoir revu.

La porte de la cellule de Lupin s’ouvrit en grand. Le flot de lumière, même s’il était faible, l’éblouit, le forçant à cligner des yeux pour mieux y voir. La silhouette du Salarymen se découpait dans l’encadrement de la porte, il avait l’air massif mais pas particulièrement impressionnant.

- Alors c’est vous le fameux Archonte Impensable ?

- Non, intervint une petite voix derrière le Salarymen. 

Celui-ci entra dans la cellule pour laisser passer l’Archonte. Lupin s’étonna de voir un adolescent tourmenté plutôt banal apparaître devant lui. Il savait qu’il ne devait pas se fier à l’âge de son interlocuteur : Titi notamment avait déjà plusieurs centaines d’années, mais au vu de la rumeur, il s’attendait tout de même à quelque chose de plus menaçant.

- Ça, fit l’Archonte en pointant le salarymen, c’est le passant, mon bras droit.

Peu à peu, les yeux de Lupin s’accoutumèrent à la lumière ambiante, il pouvait désormais détailler un peu mieux l’Archonte et son gorille. Celui-ci se révéla n’être qu’un trompe l’œil. Ses vêtements, son visage : tout n’était que camouflage sur son corps nu. Ça puait le changeforme, songea Lupin, le roi serait ravi de l’entendre. Lupin s’intéressa de plus près à l’Archonte, il comprit dès lors bien mieux les bases de sa légende. Sa monstruosité résidait dans les détails. Sa peau tout d’abord : chitineuse, légèrement plus sombre et plus poilue qu'elle n’aurait dû, sa mâchoire, ensuite, qui se révéla être une paire de mandibules, ses yeux, à la cornée entièrement sombre et aussi profonde que la nuit, et son attitude enfin : prédatrice. Ce n’était pas un adolescent qui se trouvait devant Lupin, mais bel et bien une araignée mortellement dangereuse.

- Et voilà donc le célèbre Baron Lupin, seigneur de la cour des miracles, prit dans ma toile comme un vulgaire moucheron.

- Je reconnais, je me suis bien fait avoir, vous êtes le plus fort. Mais maintenant, il va falloir me relâcher. Vous ne pouvez pas me retenir sans raison, je suis seigneur d’Agartha.

L’Archonte sourit, il se tourna vers le passant, comme pour partager une bonne blague, puis dévisagea Lupin à nouveau : la cruauté transpirait par tous ses pores.

- T’as encore rien compris, Lupin d’mes deux. Ça fait des années qu’on me parle de toi, que les gens du coin te glorifient comme le sauveur qui les libérera de moi. 

Deux gigantesques pattes d’araignées s’extirpèrent bruyamment du dos de l’Archonte.

- Mais c’est des conneries tout ça, la vérité c’est que tu vas crever ici, et que ce sera long et pénible.

L’archonte ponctua sa phrase en perforant la jambe gauche de Lupin de l’une de ses pattes. Le coup fut trop vif pour que Lupin puisse réagir, il manqua même de reprendre sa véritable forme tant la douleur fut violente et inattendue.

- C’est que le début Lupin, fais-toi vite une raison.

L’Archonte et le passant quittèrent la pièce, refermant la porte derrière eux. Lupin se traîna vers l’entrée.

- C’est la guerre que vous aurez si vous faites ça, vociféra-t-il en tentant d’oublier la douleur.

- Qu’ils viennent, éclata de rire l’Archonte en s’éloignant. Qu’ils viennent !

Lupin s’effondra dans sa cellule, la situation pouvait difficilement être pire. L’Archonte se moquait totalement de l’autorité du roi et des règles de l’Agartha. S’il n’arrivait pas à s’échapper, il n’avait aucune chance de survivre. Bien sûr, le roi frapperait tôt ou tard, mais Lupin savait au fond de lui que celui-ci attendrait la certitude d’être débarrassé de Lupin avant d’intervenir. Masque de fer n’était pas roi à perdre pareille aubaine.

- Ça va ? hurla Markez en se relevant suffisamment pour pouvoir s’asseoir dos au mur.

- J’ai connu mieux.

- On est dans la merde, non ?

- Comme vous dites.

- Moi, c’est Markez

- Lupin

- Comme Arsène ?

- Rigoureusement

- Faites pas les choses à moitié vous…

- Jamais

Le grincement de la porte tira Lupin d’un sommeil léger. Il se prépara à affronter l’Archonte ou son gorille. Quitte à y rester autant tout essayer. La porte s’entrouvrit légèrement mais pas complètement. Lupin tendit tous ses muscles, prêts à bondir sur la première personne qui franchirait la porte. Mais personne n’entra. La porte semblait presque s’être ouverte seule. Suspectant un piège, Lupin s’approcha en douceur tout en restant extrêmement vigilant et surtout, prêt à réagir dans l’instant. Il était maintenant à portée de main de la porte, mais ne voyait, ni n’entendait toujours personne. Il franchit la porte et observa le couloir, à l’autre bout de celui-ci, une silhouette de cuir bordeaux faisait visiblement le guet.

- François ? s’étonna Lupin à voix basse.

La silhouette se retourna, il s’agissait d’un homme au visage plutôt dur et à la peau livide. Il portait un ensemble en cuir ainsi qu’un long manteau coordonné. Dans sa main brillait une rapière prête à servir.

- Dépêchez-vous Lupin, nous n’avons pas beaucoup de temps.

- C’est le sauvetage le plus surréaliste que je pouvais imaginer, s’étonna Lupin en rejoignant son sauveur.

- J’m’en serais bien passé également, vous savez, s’emporta François en pointant son arme vers Lupin, mais Irma n’est pas encore prête à vous perdre.

Lupin ne sut quoi dire, la situation avait échappé à tout contrôle, il ne pouvait qu’acquiescer.

- Qu’est-ce que vous faites ici ?

- Je vis dans le royaume de l’Archonte. La nouvelle de votre capture s’est vite propagée, je ne pouvais pas rester inactif. Je connais un raccourci pour fuir, l’Archonte est occupé. C’est maintenant ou jamais.

Aussi furtif qu’une ombre, longeant les murs, François commença à s’éloigner en faisant signe à Lupin de le suivre, mais celui-ci resta sur place, visiblement peu décidé à bouger. 

- Allons-y, insista François

- Je ne peux pas ! Il y a un Ordinaire ici ! Retenu par ma faute ! Je ne peux pas partir sans lui.

- On n’a pas beaucoup de temps, s’emporta François. Vous êtes blessé en plus, ajouta-t-il en indiquant la jambe de Lupin qui n’avait pas encore cicatrisé.

- Je ne pars pas sans lui.

- Votre saleté d’humanisme. Elle déteste ça chez vous, s’énerva François en retournant vers les cellules. C’est laquelle ?

- Je crois que c’est celle de droite.

François plaqua sa main contre la serrure, celle-ci s’éroda progressivement jusqu'à devenir tellement inutilisable qu’elle ne ferma plus la porte. La porte s’ouvrit, révélant un Markez mal-en-point. Lupin s’avança pour l’aider à sortir.

- On s’en va, vous arriverez à suivre ?

- Non seulement je vais suivre, mais je reviendrai avec tout le GIGN pour raser ce fourbi.

Lupin sourit, l’homme était en plus piteux état que lui mais était également décidé à se battre jusqu’au bout. C’était un sentiment qu’il ne connaissait que trop bien, décidément cet Ordinaire lui plaisait bien.

- On n’a pas de temps à perdre. Suivez- moi aussi vite et silencieusement que vous le pouvez.

François ouvrit la voie. Il était tellement discret que même Lupin le perdait parfois de vue. Mais cela ne l’étonnait pas, François était le chef de la garde de vampire de dame Vep, un soldat d’élite, le plus loyal de ses serviteurs. Pourtant, il l’avait trahi. Fou de jalousie contre Lupin, il l’avait abandonnée, disparaissant du jour au lendemain. Lupin n’avait jamais rien ignoré des sentiments qui dévoraient François. Pour tout dire, ça ne le gênait pas, il n’était pas jaloux d’Irma. Mais François ne pouvait pas partager, il était fou amoureux, et Irma ne l’aimait pas assez. Sa destinée n’était pas suffisamment grande pour elle. Elle semait tellement de souffrance dans son sillage, Lupin avait de la peine pour François.

Markez manqua de chuter dans l’escalier de pierre, Lupin le retint de justesse. Les deux hommes étaient à bout, ils ne tiendraient pas beaucoup plus longtemps. François réapparut devant eux, comme jaillit des ténèbres.

- Qu’est-ce que vous foutez, vous voulez vraiment retourner dans vos cellules ?

- On est crevé, on ne pourra plus se balader encore bien longtemps.

- On aura bientôt rejoint la sortie, seulement on arrive dans la partie la plus difficile. Une seule erreur et on y passe tous les trois.

François regarda Lupin et Marquez droit dans les yeux.

- Alors vaudrait mieux que vous soyez sûrs d’y arriver, sinon je vous abandonne là.

- On y arrivera, répliqua Lupin sans quitter François du regard.

- Et lui, il a pas de langue ?

- J’y arriverai aussi, riposta Markez. Et p’t’étre même mieux que toi, fit-il en se relevant pour reprendre la marche.

Arrivé en haut de l’escalier, François repéra un garde en faction, un de ces fameux golems métalliques qui avait capturé Lupin et Marquez. François se glissa derrière lui à travers les ombres, puis enfonça d’un geste brusque la lame de sa rapière dans sa nuque. La créature eut comme un dernier sursaut de vie, puis arrêta de fumer. Elle n’était plus qu’une statue de métal. Lupin et Markez rejoignirent François, des éclats de voix tonnaient non loin.

Lupin reconnut la voix de l’Archonte, il fit signe aux deux autres de s’arrêter un instant pour écouter.

- Vous aviez pas besoin d’elle, moi au moins je gère !

- Nous avons un plan précis, et à aucun moment il n’y est précisé que tu captures Lupin.

Lupin ne reconnut pas la seconde voix, une voix masculine, elle lui sembla familière, mais elle était lointaine et déformée.

- J’m’en fous de votre plan, j’ai Lupin et c’est tout ce qui compte.

- Écoutes moi bien, méprisable attardé, si jamais tu ne le libères pas dans la minute, je viendrai dans ton royaume, je t’arracherai les pattes une à une avant de te violer les orbites et de te bouffer le cerveau. C’est compris ?

- Oui, se résigna l’Archonte. Il semblait véritablement craindre son interlocuteur.

- C’est la dernière fois que tu désobéis compris ?

- Oui…

Un bruit étrange ponctua la conversation, l’interlocuteur venait de partir, ou leur moyen de communication venait de s’arrêter. Le silence qui suivit était lourd de sous-entendus. Lupin devina, plus qu’il ne vit, la colère bouillir chez l’Archonte.

- Que fait-on maître, demanda le passant

- On descend buter cette saloperie de baron Lupin. Je vais leur apprendre à me traiter comme un môme !

François attrapa Lupin par la manche et le tira.

- Il est temps de disparaître, et vite

- Je pense que tu as raison, approuva Lupin en suivant François. 

Les trois hommes s’enfoncèrent dans le dédale de coursives faites d’os humains constituant la citadelle de l’Archonte. Au bout de plusieurs minutes, ils rejoignirent des murs de pierre, Lupin se douta qu’ils venaient de rejoindre les catacombes, ils poursuivirent tant bien que mal dans l’obscurité. François semblait savoir exactement où il se rendait, et effectivement ils arrivèrent bientôt à une échelle métallique.

- Elle vous mènera à la surface, si vous vous dépêchez, vous en sortirez saufs.

- Merci François, tu sais que tu seras toujours le bienvenu à la Cour des Miracles.

- Rien n’a changé entre nous. Je ne remettrai les pieds là-bas que lorsque j’aurai prouvé à Irma que vous ne valez rien.

- Dites, c’est pas que je me foutte de vos histoires, mais si on est vraiment pressé faudrait peut-être qu’on y aille, s’immisça Markez impatient  d’en finir avec toute cette histoire.

- Il a raison. Vous devez y aller. Une dernière chose, Lupin, je n’ai pas fait tout ça pour rien. Je travaille à gage désormais. Il faut me payer maintenant.

- Il va falloir voir ça plus tard parce que je n’ai rien sur moi là.

- Ce n’est pas le genre de paiement auquel je pensais.

- Qu’est-ce que tu veux ? demanda Lupin que la situation commençait à inquiéter

- Vous avez l’éternité devant vous, ça ne vous coûtera pas grand-chose.

- C’est donc comme ça que tu survis loin de ta maîtresse, tu prends du temps aux gens ?

- On ne choisit pas toujours sa vie. Au moins je ne vole pas, je ne prends que le temps qu’on me donne.

- Bien, fais vite alors.

Markez qui ne comprenait rien à toutes ces histoires et préférait s’en foutre, avait commencé à monter l’échelle. Un bruit étrange attira son attention, il regarda en contrebas et vit François la main posée sur le crâne de Lupin. Une étrange lumière palpitait entre les deux hommes. Ces folies semblaient ne pas avoir de fin. Il s’apprêtait à intervenir, sans trop savoir comment, quand la lumière se dissipa.

- Nous voilà quittes, Lupin. Adieu

- Au revoir, j’espère, répondit Lupin en empoignant le premier barreau de l’échelle. 

Il était pressé de rejoindre son royaume. Entre l’attaque des golems, le coup de l’Archonte et le paiement du sauvetage, Lupin ne s’était jamais senti aussi affaibli. Un dernier effort songea-t-il, un dernier effort et ce cauchemar-ci serait loin derrière.