Franco regarda l’horloge accrochée sur le mur en face de son bureau, celle-ci affichait 22H, il était beaucoup plus tard qu’il ne le pensait. Il saisit le téléphone et appela chez lui.
- Allo, Pauline ?
- Ah, Monsieur Franco, je commençais à m’inquiéter.
- Oui, je suis désolé, je n’ai pas vu l’heure. Je ne devrais plus en avoir pour très longtemps, mais si vous pouviez le nourrir et l’aider à se coucher.
- Bien sûr, vous voulez que je vous attende ?
- Non, pas la peine, je ne rentrerai pas tard. Je vous remercie Pauline, je ne sais pas comment je ferais sans vous. Encore désolé.
Franco allait raccrocher quand le signal du double appel retentit. Il décrocha et reconnut la voix du responsable de l’équipe scientifique : Alfred Grimbert.
- Alors, de nouveaux éléments utiles ?
- Écoutez commissaire, on a bien avancé. Je pense que nous avons découvert un élément important pour l’affaire mais je préférerais que vous passiez au laboratoire pour qu’on en parle.
Franco plissa les yeux et se passa la main sur le visage, il commençait à fatiguer. Depuis le début de l’enquête, lui et ses hommes ne se ménageaient pas. Cela commençait à se faire cruellement sentir dans tout son corps.
- Écoutez Grimbert, je suis pas sur d’avoir le temps. On peut pas régler ça au téléphone ?
- Je ne préfère franchement pas Commissaire…
- Bon, je passerai demain matin. Bonne soirée.
Franco s’enfonça dans son fauteuil. Il était épuisé. L’affaire avançait bien, mais la voie sur laquelle ils s’engageaient lui plaisait de moins en moins. Franco devrait sûrement avoir bientôt une nouvelle explication avec Grangé. Est-ce que celui-ci avait empêché toute intervention à l’entrepôt en connaissance de cause ? Ou était-ce juste une de ses « bévues » habituelles ? Quoi qu’il en soit, si les journalistes apprenaient l’information : c’est la police toute entière qui en pâtirait.
On toqua à la porte, Franco leva les yeux et reconnut l’inspecteur Fabri.
- Je peux vous voir un moment commissaire ?
Franco fit signe à l’inspecteur de s’asseoir, celui-ci entra dans le bureau et referma précautionneusement la porte derrière lui avant de prendre place.
- Qu’est-ce que vous faites encore là à cette heure inspecteur ?
- Et bien, je travaille sur l’affaire que vous m’aviez confiée : la disparition de la fille de Madame Fatima Fellaoui.
- Ah oui, c’est vrai. On est tellement occupé avec l’affaire de l’entrepôt que j’avais oublié cette histoire. Et alors?
- Et alors, j’en suis arrivé à un moment de mon enquête où je pense que nous devrions en parler.
- Très bien, je vous écoute.
Fabri se retourna nerveusement, il fixa la porte comme pour s’assurer qu’elle était bien fermée, puis se pencha sur le bureau du commissaire.
- Quand j’ai pris la déposition de madame Fellaoui, j‘étais persuadé que sa fille avait fugué. C’est assez fréquent que des jeunes filles de cet âge et de ce milieu s’enfuient pour éviter un mariage forcé. Mais j’ai quand même creusé un peu, à tout hasard.
Une nouvelle fois, Fabri se retourna. Ce comportement étrange, couplé à son extrême nervosité commença à intriguer Franco. Il n’en dit toutefois rien, laissant Fabri poursuivre son récit.
- La première chose que j’ai remarquée, c’est qu’il y avait des points communs entre cette disparition et une autre qui avait eu lieu la veille. Notamment, les rares témoins faisaient référence à deux hommes: un vieux et un jeune, de type caucasien, qui traînaient dans les parages. Comme il y avait des concordances, j’ai continué à creuser, et j’ai trouvé d’autres cas qui se recoupaient avec ces deux là : plus d’une dizaine par an ces dernières années. Toutes des jeunes filles de type maghrébin qui disparaissent du jour au lendemain et qu’on n’a jamais revu. J’ai même découvert qu’une enquête a été ouverte il y a 3 ans pour résoudre ces disparitions.
Fabri avait maintenant toute l’attention de Franco. S’il ne comprenait toujours pas l’extrême nervosité de son interlocuteur, il se rendait par contre bien compte du caractère grave que prenait l’enquête. A nouveau, Fabri regarda par-dessus son épaule. Il approcha sa chaise du bureau et poursuivit son histoire.
- J’ai vu l’inspecteur qui était en charge de l’enquête à l’époque. Elle a été bouclée à la va vite, je voulais savoir pourquoi. Il ne m’a pas répondu clairement, mais je me suis fait mon opinion. Au moment même où il bouclait l’enquête, il était muté aux Stups. C’est le commissaire Grangé en personne qui s’est occupé de sa mutation.
Franco, qui sans s’en rendre compte s’était également penché sur son bureau comme hypnotisé par Fabri, se laissa retomber dans son fauteuil. Cette nouvelle mention de Grangé ne lui plaisait pas du tout. Il savait pertinemment que celui-ci avait une conception de la justice toujours à la limite de la légalité, mais ne souhaitait pas le voir impliqué dans chacune de ses affaires pour autant. On risquait de le taxer de harcèlement et les accusations perdraient de leurs crédits. Et puis, Grangé était-il vraiment coupable de quoi que ce soit dans cette histoire-là ? Il n’avait fait qu’organiser une mutation. Si l’inspecteur avait saboté son travail en cours, c’était surtout lui le responsable. Franco posa très fermement les poings sur le bureau et fixa son interlocuteur droit dans les yeux.
- Écoutez Fabri, Grangé je ne veux plus en entendre parler. Vous allez rentrer chez vous, prendre une bonne nuit de repos, et demain vous m’épluchez l’ancienne affaire, voyez les pistes qui ont été négligées. Concentrez-vous spécialement sur les deux suspects, s’ils ont vraiment plus de trois ans d’activité derrière eux on doit pouvoir trouver quelque chose. Il y a peut-être moyen d’en apprendre plus sur eux grâce aux disparitions récentes. Peut-être y avait-t-il des caméras près des lieux où on les a vus.
- Bien commissaire. Je vous remercie.
Fabri quitta le bureau laissant Franco seul à ses méditations. Le commissaire se demanda s’il devait affecter d’autres hommes à l’enquête de Fabri : l’affaire avait pris beaucoup d’ampleur en peu de temps. Il faudrait qu’il y réfléchisse. Il s’empara de son téléphone et composa le numéro de Markez. Il avait hâte de savoir si les réseaux de Grangé avait vraiment fait progresser l’enquête.
Le téléphone sonna longuement puis, lorsqu’on décrocha à la dernière minute, c’est une voix de femme qui répondit.
- Allo?
- Inspectrice Wolkoff? s’étonna Franco.
- Commissaire?
La communication était très mauvaise, la ligne bruissait de parasites et la voix de l’inspectrice résonnait bizarrement. Franco ne comprenait pas ce qu’il se passait mais il sentait que ça ne lui plairait pas.
- Passez- moi Julian ?
- Qui ça?
- Markez, l’inspecteur Markez, pourquoi ce n’est pas lui qui répond?
- Ah, c’est une longue histoire dont je n’ai malheureusement pas la réponse.
- Bon c’est quoi ce bordel? S’emporta Franco
Chloé écarta le combiné de son oreille, elle n’aimait pas qu’on lui hurle dessus. Ça ne la rendait certainement pas plus coopérative. Elle se trouvait dans le tunnel du métro avec deux agents de la sécurité. Elle n’avait trouvé le portable de Markez que parce qu’elle l’avait entendu sonner, puis vu clignoter au sol. Quant à Markez, il avait disparu. Les caméras de sécurité l’avaient vu rentrer dans le tunnel, mais il n’en était jamais ressorti, tout comme son suspect.
- Écoutez commissaire, Markez a disparu. Je viens juste de retrouver son portable.
- Comment ça, il a disparu ?
- Il a poursuivi un suspect dans le métro, et on ne les trouve plus ni lui, ni le suspect.
- Bon, je vous fais envoyer des renforts. Voyez avec les gens sur place pour coordonner les recherches. Je resterais joignable si vous avez besoin.
- Super, lâcha Chloé après avoir raccroché.
Comme si l‘enquête n’était déjà pas suffisamment compliquée, maintenant il fallait qu’elle cherche son collègue dans le métro. Elle était bien consciente qu’il avait pu lui arriver quelque chose de terrible, mais tout allait tellement mal ces derniers temps qu’elle s’en moquait presque. Il avait été infect avec elle. Presque pire que ses anciens collègues, pourtant elle ne pouvait pas le laisser tomber pour autant. Et puis, dans le fond elle l’aimait bien ce macho prétentieux. Il la faisait bien rire, même si c’était toujours à son insu.
Elle pointa sa lampe torche autour de l’endroit où elle avait trouvé le téléphone et remarqua quelques gouttes de sang. Ce n’était pas vraiment bon signe. Elle constata également des traces sur le sol. Comme si on avait traîné quelqu’un par terre. Elle fit signe aux deux hommes qui l’accompagnaient de la suivre et tenta de voir où ces traces la menaient. Elle les suivit jusqu'à une coursive d’entretien où elles disparaissaient complètement. Le sol était en dur, cela pouvait expliquer l’arrêt des traces. Mais la disparition était si subite qu’elle supposa qu’il y avait autre chose, même si elle ne s’expliquait pas quoi. Les renforts arrivèrent peu de temps après, elle leur ordonna d’élargir les recherches autour de la zone et elle demanda qu’on vérifie les caméras des zones accessibles à partir de ce point. Il était presque une heure du matin, le métro allait s’arrêter pour la nuit. Elle se fit la remarque qu’à cause d’elle tout un tas de parisiens avait sûrement raté leur dernier métro et devait la maudire. Elle se rendit compte qu’elle ne savait pas non plus comment elle allait rentrer. Markez avait disparu avec les clés du véhicule, ce n’était décidément pas sa soirée.
Elle remonta à la surface et alluma une cigarette. La rue était presque vide, quelques voitures roulaient encore, des taxis essentiellement. La soirée n’avait pas vraiment eu les résultats escomptés, Alphonso les avait menés en bateau, et Markez…Dieu seul savait où il pouvait bien se trouver. Mieux valait espérer qu’il réapparaisse vite ou il était à craindre qu’on ne le retrouve jamais. Elle expira la fumée et se frictionna les épaules pour se réchauffer un peu. Elle n’avait pas envie d’en rester là, le Carpés n’était qu’à quelques minutes de marche, peut-être qu’Alphonso avait eu le temps de réfléchir. Elle était entrée dans la police pour aider les plus faibles, elle ne pouvait pas tolérer l’idée que des ordures comme Alphonso s’en sortent en collaborant avec la police. Spécialement quand il ne collaborait pas. Sa cigarette terminée, elle la jeta par terre, la piétina rageusement de la pointe du pied et se mit en marche.
Lorsqu’elle arriva devant le bar, le videur était en train de fermer la porte.
- Attendez ! l’interpella t-elle en essayant de se montrer sous son meilleur jour.
- On ferme.
- J’en ai pour une seconde, supplia-t-elle en mettant sa poitrine en avant.
- Revenez demain, répondit sèchement le videur, alors que le corps de Chloé était désormais tout près du sien.
- Dommage…
En venant au Carpés, Chloé ne savait pas vraiment ce qu’elle cherchait. Elle n’avait pas de plan, pas d’idée, juste la certitude que ça ne devait pas se finir comme ça. C’est dans la même démarche qu’elle colla sa matraque électrique sur les parties intimes du videur avant de lui envoyer une décharge létale de courant. 750 000 volts parcoururent son corps, il avait beau être costaud, il s’écroula en bavant. Elle tira son corps loin de la porte pour pouvoir refermer celle-ci derrière elle. Elle le fouilla pour s’assurer qu’il n’était pas armé et trouva un Beretta dont elle le délesta. Elle prit une profonde respiration puis s’avança dans le bar. Quoi qu’il se passe maintenant, elle était déjà allée trop loin. Sa direction ne la couvrirait pas pour un pareil comportement, sauf si elle obtenait des résultats. Elle n’avait donc plus vraiment le choix.
Le bar était visiblement vide, il ne restait qu’Alphonso, assis seul à une table, qui compulsait des papiers. Il ne leva pas les yeux quand Chloé s’approcha, il était plongé dans sa lecture. Elle s’empara de la chaise devant lui et s’assit à sa table. Alphonso n’avait toujours pas réagi. Elle posa le Beretta sur la table, le canon pointé sur lui. Alphonso jeta un coup d’oeil vers l’arme puis remonta jusqu'au visage de Chloé. Elle affichait une expression totalement impénétrable et avait maintenant toute son attention.
- Je vais vous raconter une histoire que je n’ai jamais raconté Monsieur Moreni, débuta-t-elle sur un ton neutre et propre aux confidences. Quand j’étais un peu plus jeune, j’ai fait pas mal de conneries. Je savais pas quoi faire de ma vie, du coup je faisais n’importe quoi. J’ai fait tout un tas de petits boulots, j’ai même posé pour des photos érotiques. J’était assez douée, ajouta-t-elle avec une petite pointe de fierté. Je vivais en collocation avec ma meilleure amie. On partageait tout : bouffe, fringues, des fois nos mecs, et parfois même notre lit.
Alphonso n’avait pas bougé d’un cil depuis le début du monologue de Chloé. Il ne savait pas où elle voulait en venir, mais il n’était pas stupide, l’on sortait d’un cadre purement juridique et professionnel. Il fixa le Beretta, il comprit que c’était celui du videur. Elle pouvait tout à fait l’abattre avec et lui faire porter le chapeau. Il regarda Chloé droit dans les yeux, il y lut une froide résolution, quoi que cela voulût dire ce n’était sûrement pas bon pour lui.
- On prenait un peu de drogues aussi, pas souvent mais suffisamment pour se détendre. Et puis on a fait la connaissance de Yuri. Il était plus vieux que nous, séduisant, intelligent et il avait beaucoup d’argent. Amélia, Amélia c’était le nom de mon amie, elle était dingue de lui. Il lui faisait des cadeaux régulièrement. Il lui payait même sa drogue. Et petit à petit, il a commencé à lui demander des petits services. Ça n’avait l’air de rien au début, c’était juste de tenir compagnie à un ami en son absence. Rien de dramatique.
Alphonso avait beau réfléchir, il ne voyait pas comment s’en sortir. L’escalier vers l’étage était tout proche, mais le temps de se lever de table, il se serait sûrement pris une balle. Pourtant, une fois en haut, il aurait le temps d’appeler des secours. Chloé ne le quittait pas des yeux, elle voulait être sûr qu’il soit mort de trouille avant de débuter son interrogatoire.
- Et puis… il a fallu être un peu plus gentil avec les amis, parce que c’est important les amis, il faut en prendre soin. Pour la remercier, Yuri lui offrait toujours plus de drogue, mais, comme elle en demandait encore plus, il lui demanda également de plus gros services. La frontière est mince entre être ouverte sexuellement et être une pute. Le jour où Amélia s’est rendue compte qu’elle était devenue une pute cocainée, elle s’est défenestrée. Ça n’a pas trop gêné Yuri, il avait déjà au moins trois autres putes cocainées sous sa coupe à ce moment-là. Ce jour-là, j’ai réalisé deux choses. La première c’était que j’aurais tout à fait pu être à la place d’Amélia et qu’il était temps que je me prenne en main. La deuxième c’était que je ne pouvais pas supporter que des ordures comme ce Yuri puissent profiter du malheur des autres. C’est pour ça que je suis entrée dans la police. Pour faire disparaître les pourris dans son genre. Vous comprenez ce que je veux dire Monsieur Moreni ?
Alphonso et Chloé se regardaient désormais droit dans les yeux. Un lourd silence s’était instauré dans le bar, dont seul se distinguait un léger plic-ploc venant de la pompe à bière. Chloé se sentit soulagée d’avoir raconté cette histoire. C’était son fardeau depuis si longtemps maintenant qu’elle ne se rendait même plus compte à quel point il lui était lourd à porter. Yuri avait fini en prison. Une peine mineure pour violence. Quant à Chloé, elle vivait sa vie hantée par le spectre d’Amélia, courant sans jamais s’arrêter après les salauds comme Alphonso.
Alphonso projeta la table vers Chloé. Il avait senti que l’esprit de la jeune femme s’était égaré l’espace d’une seconde et avait tenté sa chance. Le Beretta tomba au sol, tout comme Chloé, gênée par la table pour se relever. Alphonso couru aussi vite qu’il put vers l’escalier, mais il n’avait pas vraiment le profil d’un athlète. Chloé se débarrassa de la table d’un geste et se jeta à sa poursuite. Elle le rattrapa en bas des escaliers et lui attrapa la jambe pour l’immobiliser. Tiré en arrière, Alphonso chuta en avant dans l’escalier. Sa mâchoire heurta violement l’une des marches, manquant de peu de lui sectionner la langue. Chloé étant juste derrière lui il essaya de lui donner des coups de pieds, mais celle-ci les évita. Elle continua de le tirer vers elle, il lui décocha un coup de poing en pleine figure pour lui faire lâcher prise. Chloé ne s’attendait pas à une force pareille, elle relâcha sa prise un instant. Alphonso en profita pour se remettre debout. Il n’eut pas l’occasion de faire un pas de plus que les griffes de la matraque électrique se plantèrent dans sa cheville. Il s’effondra en arrière et Chloé le rattrapa de justesse pour éviter qu’il ne se brise la nuque.
Lorsque Alphonso reprit ses esprits, il venait de se prendre un verre d’eau en pleine figure. Il était à nouveau dans le bar. Ligoté à une chaise. Chloé avait récupéré le Beretta, elle le tenait fermement dans sa main droite et semblait tout à fait résolue à s’en servir. Elle avait également quitté son pull à col roulé et se trouvait devant lui dans un petit débardeur rose qui ne cachait pas grand-chose de sa généreuse poitrine. Il estima qu’elle aurait pu se balader nue sans que cela fasse de réelle différence, il détestait les femmes comme elle, et regrettait de ne pas avoir l’occasion de lui prouver.
- On arrête les conneries maintenant, et vous me donnez mes réponses, cracha Chloé sur un ton qui ne laissait aucun doute sur sa détermination.
- J’vous ai déjà dit tout ce que je savais, c’est allé trop loin. Je vous promets de pas porter plainte si vous me libérez.
Chloé se pencha lascivement sur Alphonso en souriant. Sa poitrine à quelques centimètres de son visage, elle approcha ses lèvres de son oreille.
- Tu sais ce que c’est ça ? susurra-t-elle en armant le pistolet juste à côté de son oreille. C’est ma carte sortie de prison. Si je te tue avec ce flingue, j’ai plus qu’à m’occuper de ton videur et dans mon rapport ce sera écrit que j’ai dû le tuer pour me défendre après qu’il t’ait abattu. Pour un civil, ce serait suspect, mais pour un flic, on ne fera pas d’enquête ou juste pour la forme.
- Mais putain, appelez Grangé, vous êtes en train de vous mettre dans une merde noire là !
- Qu’est-ce qu’il vient foutre là-dedans celui-là ?
- Appelez-le, il vous expliquera.
Plongée dans ses pensées, Chloé dévisageait Alphonso. Elle ne comptait pas sérieusement appeler Grangé, qu’est-ce que celui-ci aurait pu lui raconter d’utile de toutes manières? Mais l’information en soi était intéressante : Alphonso avait visiblement des rapports « privilégiés » avec Grangé, allant au-delà d’un simple rapport informateur/policier. Chloé décida d’utiliser cette information à son avantage. Sous ses dehors de bon gars inoffensif, Alphonso était un malfrat à l’ancienne. Elle en apprendrait sûrement plus sur lui par la ruse que par la force. Elle afficha un sourire inquiétant et s’assit sur les genoux d’Alphonso.
- Qui crois-tu qui m’envoie ?
- Quoi, Grangé ? Mais pourquoi il est pas venu lui-même ?
- Parce qu’il aime pas se salir les mains.
- Comment ça ? demanda Alphonso que la situation commençait à inquiéter.
- T’as merdé Alphonso ! répondit-elle en laissant glisser la pointe du Beretta le long de sa joue. Et ça, mon patron ne le supporte pas.
- Attendez, attendez, j’ai fait tout ce qu’on m’a demandé moi. J’ai livré la came, après j’y peux rien si ça a dégénéré comme ça, j’avais prévenu que ça me plaisait pas ces histoires.
- T’as merdé Alphonso, insista Chloé en appuyant fermement le canon de son arme sur la tempe du truand de plus en plus décomposé.
- Il me fera pas porter le chapeau, j’ai juste fait ce qu’on m’a demandé moi. Faudrait plutôt qu’il se demande qui a fait rentrer les clébards dans l’entrepôt.
- Allez, on s’en fout de toutes ces conneries. Dis au revoir Alfi.
Chloé pointa le Beretta, elle lut la peur dans les yeux d’Alphonso, c’était particulièrement grisant.
- Attends, attends, on peut s’arranger, supplia-t-il
- Mouais, j’vois pas trop comment.
- J’ai de l’argent, de la drogue, ce que tu veux !
- Mouais, vu que Grangé risque de me tomber dessus derrière ça me paraît léger…
- Mais je me ferais passer pour mort, c’est tout bénef pour toi…
- Mouais…À la limite, si tu me files ton fournisseur ce serait déjà plus rentable.
- Je peux pas…
- Dommage, lança Chloé en pointant à nouveau l’arme sur Alphonso.
- Non, mais j’ai aucun moyen de le contacter. C’est Grangé qui m’avait filé le plan. Et c’est le fournisseur qui me contactait, je sais même pas son nom.
Chloé sourit, elle savait tout ce qu’il y avait à savoir. Elle n’en revint pas que ça pu être aussi facile. Elle avait bien conscience que, dans le cadre d’un procès, ce genre d’aveux n’aurait aucune valeur, mais vue l’affaire dans laquelle elle avait l’air de s’embarquer, elle était à peu prés certaine qu’il n’y aurait jamais de procès.
- Et Esperanza, qu’est-ce que tu lui veux ?
- Qu’est-ce que ça vient faire là-dedans ?
- Tu réponds ou j’te colle un pruneau ?
- Non, c’est bon, paniqua-t-il, elle a surpris un rendez-vous avec mon contact et celui-ci voulait surtout pas être vu.
Chloé médita sur ce qu’elle venait d’entendre. Le fournisseur avait l’air d’avoir un véritable culte du secret, cette Esperanza avait sûrement des informations qui pourraient aider l’enquête. Chloé songea qu’il serait bon de la retrouver rapidement, ne serait-ce que pour lui éviter de finir au fond d’un fossé.
- Écoute- moi bien attentivement gros porc! Pour cette fois tu t’en tires parce que tu peux encore m’être utile. Mais je te préviens, si jamais je revois une mineure ici, ou si jamais tu tentes quoi que ce soit contre moi, je te louperais pas.
Elle enfonça le Beretta dans sa ceinture, enfila son pull, puis sa veste et fit un dernier tour pour être sûre de ne rien oublier. Le videur commençait à émerger mais elle l’avait solidement attaché dans l’entrée. Elle quitta le bar, laissant Alphonso derrière elle, ahuri, attaché à sa chaise. Elle avait finalement obtenu ce qu’elle désirait, et ce n’était pas joli. Elle savait que Grangé était une ordure, mais elle était visiblement loin du compte. Plus qu'un flic aux méthodes douteuses, celui-ci s’avérait un véritable pourri trempant dans des magouilles particulièrement sales. Mais quel rôle avait-il joué dans le massacre de l’entrepôt? S’était-t-il contenté de le couvrir ? Où l’avait-il organisé pour une obscure raison ?
En s’éloignant du bar, Chloé alluma une cigarette, elle allait marcher un peu, le temps de trouver un taxi, et de réfléchir à tout ça. Elle repensa à Markez.
- Julian, murmura-t-elle, quel prénom à la con.
