Assise sur le balcon, Esperanza regardait, pensive, la vie défiler sous ses yeux. La station de métro Barbés s’agitait devant elle. Le croisement, comme à son habitude, bouillait d’effervescence. Touristes et vendeurs à la sauvette s’animaient en un ballet des plus comiques. Cela faisait trois jours que Titi et Esperanza avaient échappé à Manunzio. Trois jours où elle avait pu souffler, se ressourcer et réfléchir. Comme promis, Titi l’avait emmenée chez lui, un endroit plutôt singulier auquel Esperanza ne s’attendait absolument pas. Il l’avait entraînée à Barbés devant un vieux cinéma abandonné de longue date et qui, pourtant, rayonnait encore de l’éclat singulier des jours glorieux qu’il avait dû connaître. Ils étaient passés sur le coté du bâtiment, puis après s’être assurés que personne ne les regardait, Titi avait saisi Esperanza par la main pour l’aider à franchir une planche obstruant un passage. Esperanza s’était alors retrouvée dans le hall défraichi du cinéma, une pièce obscure et en désordre qui n’augurait rien de bon pour la suite de la visite. Voyant qu’elle essayait de masquer sa crainte pour ne pas l’offusquer, Titi sourit et invita Esperanza à le suivre. Sa main était douce et chaude, et son sourire toujours aussi charmeur. Esperanza le suivit donc, elle avait connu le luxe et ça ne lui avait valu que des ennuis, la misère avait également ses bons côtés : surtout avec un garçon pareil. Les deux jeunes gens se dirigèrent donc vers le cœur du cinéma. À mesure de leur avancée, le cinéma se faisait de plus en plus vivant, à l’évidence, Titi et Esperanza n’étaient pas seuls, et l’on s’amusait beaucoup par ici. Titi poussa la porte à battants menant dans la grande salle et Esperanza eu brusquement l’impression de passer dans un autre monde. Là où elle s’attendait à trouver un grand écran blanc et des siéges à perte de vue, se trouvaient en fait un véritable petit village fabriqué de tout un tas de bric à brac. Les petites maisons, empilées les unes sur les autres et fabriquées de planches de récupération, de palettes de chantier, de tissu déchiré, et de toutes sortes de choses probablement trouvées aux encombrants, n’étaient pas luxueuses mais avaient un charme certain. Au centre de la salle, rappelant la place d’un village, une vingtaine de personnes, réunies autour d’un brasero, faisaient griller des merguez en partageant du vin. Ils étaient tous vêtus très modestement : d’habits rapiécés, sales, et vieux ; eux-mêmes semblaient avoir subit bien des fois les outrages de la vie, et pourtant ainsi réunis ils riaient tous de bon cœur. À la vue de Titi, un grand sourire éclaira les visages, et tous se ruèrent instantanément vers lui.
- Titi, t’as ramené une tite copine mon cochon ?
- Tu prendras bien un godet ?
- Et une merguez? Ton amie, elle n’a pas faim ?
Le petit groupe se réunit bientôt autour des deux jeunes gens, les saluant, les pressant et les entraînant vers le centre de la salle pour se joindre aux festivités. Esperanza ne se souvenait pas avoir jamais vu pareilles manifestations de joie : ces gens lui firent penser à une famille unie, ravie de retrouver l’un des leurs. Un enfant qu’ils n’auraient pas vu depuis longtemps.
Titi ne se fit pas prier, il avala cul sec un verre de vin avant de s’empiffrer d’une merguez fourrée dans du pain, tout en racontant par le menu ses dernières « aventures ». Tous riaient de bon cœur et voulaient en savoir plus sur Esperanza. Ils blaguèrent avec elle et lui préparèrent également un petit encas. Assise sur son siège de fortune en baril recyclé, seule au milieu de tous ces inconnus qui semblaient ne plus posséder grand-chose d’autre que leur bonne humeur, elle se sentit renaître. Comme si sa vie prenait à nouveau sens. La soirée se passa en rires et chansons, puis Titi et Esperanza se retrouvèrent presque seuls, au coin du feu à profiter de la nuit.
- C’est incroyable tout ça, s’émerveillait Esperanza. Personne n’a jamais voulu vous virer ?
- C’est rare que les gens viennent ici, le propriétaire ne s’occupe plus de l’endroit depuis longtemps. C’est pour ça qu’on peut se permettre d’en faire un peu ce qu’on veut. Je trouve que la déco est plutôt pas mal d’ailleurs, j’adore ce bâtiment de toute façon.
- Mais les gens qui viennent, ils ne disent rien ?
- Ils ne font pas forcément attention, et puis..d’une certaine façon l’endroit m’appartient de toute manière, alors j’en fais ce que je veux et j’y accepte qui je veux.
- Comment ça : ça t’appartient ?
- Bah, oui, je t’ai bien dis que je t’amenais chez moi, non ? C’est un peu mon royaume ici, tout m’appartient. Mais comme c’est un peu trop grand pour une seule personne, j’y invite régulièrement des gens dans le besoin à s’installer, ça leur fait un chez eux aussi.
Esperanza dévisagea Titi, estomaquée. A la lueur du feu, son visage lui parut plus mûr, plus adulte, et pourtant c’était bien un jeune homme qui lui faisait face. Un jeune homme bien singulier.
- Comment ce truc peut t’appartenir, on a le même âge et moi j’ai même pas une robe à moi.
- Disons que c’est une longue histoire et qu’elle n’est pas très intéressante à raconter, l’administration tout ça, tout ça, alors on ferait mieux de profiter de la nuit qui s’offre à nous.
- Y a l’air d’y avoir beaucoup d’histoires trop longues à raconter chez toi, répondit Esperanza soudain devenue plus maussade.
- Je suis désolé, se justifia Titi réalisant qu’une fois de plus ses mystères minaient l’intimité qu’il essayait de construire avec la jeune fille. Il y a de nombreuses questions auxquelles je ne peux pas répondre. Il faudra attendre de rencontrer mon patron pour ça.
Esperanza se souvint que Titi avait déjà mentionné son employeur, un certain Baron, et cela ne lui avait déjà pas plu à l’époque. Titi était trop jeune pour avoir un patron, surtout un patron entouré d’autant de mystères. Elle avait déjà eu suffisamment d’ennuis pour savoir les repérer de loin et cette histoire de patron entrait justement dans cette catégorie. Esperanza repensa également à son rêve : « Si tu veux vivre, fuis Titi ». Cela avait-il un lien avec ce fameux patron ? La magie s’était brusquement envolée entre les deux tourtereaux et Titi décida qu’il était temps d’aller dormir. Il emmena donc Esperanza à travers les étages jusqu’aux combles. Là, il dévoila devant ses yeux une chambre gigantesque et superbement meublée. Au centre trônait un luxueux lit à baldaquin : tapis, voilages, et coussins décoraient l’ensemble, quelques meubles, également très beaux, finissaient de remplir l’espace. Esperanza se sentit soudain une âme de princesse, elle se crut un instant dans les mille et une nuits tant la pièce lui parut somptueuse.
- J’espère que ça te suffira, dit Titi avec une grande modestie, feinte de la pire des façons. Le garçon avait la plus grande des difficultés à ne pas en faire des tonnes tant il semblait fier de lui.
- C’est incroyable, s’émerveilla Esperanza en se jetant sur le lit. Je crois n’avoir jamais vu un endroit aussi beau.
- C’est gentil, c’est vrai que j’ai essayé de rendre l’ensemble un peu classe. Je me suis inspiré du nom du bâtiment et j’ai essayé de faire à ma sauce avec ce que j’ai pu récupérer. Bon, je n’ai pas tout fait, tout seul, je ne te mentirais pas, mais le résultat est plutôt à la hauteur de mes espérances. Même si je verrais bien un lustre ou deux pour habiller le plafond…
- Fabuleux, murmura Esperanza, rayonnante, qui n’avait pas écouté un traître mot du discours de Titi.
Allongée sur le lit, elle regardait le plafond, les yeux pleins d’étoiles. Ces derniers jours avec Titi s’étaient avérés enchanteurs. Elle avait vécu tant de choses qu’elle n’aurait jamais crues possibles et elle aurait voulu que ça ne s’arrête jamais. Brusquement, elle se redressa, une lueur de panique dans le regard.
- Y a qu’un lit ici ? s’inquiéta-t-elle
- Ah oui, bien sûr, c’est-à-dire que comme c’est ma chambre, je me suis dit qu’un lit c’était suffisant, en plus celui-ci est plutôt grand et je ne te raconte même pas l’abysse que c’était pour le transporter ici. Du coup, y a qu’un lit, mais quel lit, tu as vu que c’était doré à la feuille d’or ? C’est pas de la peinture, c’est de la feuille d’or. Les mecs ont pris des feuilles qu’ils ont…
- Tu dors où ? le coupa Esperanza en serrant un coussin contre elle.
- Bah ça dépend, le plus souvent dans mon lit, mais s’il fait beau dans la rue et puis il m’arrive de dormir chez le patron ou chez Jean, son hydromel est vraiment fourbe, et puis…
Esperanza ne quittait pas Titi des yeux, il comprit soudain qu’il ne répondait pas à la bonne question.
- Ahhh, CE SOIR, je dors où ce soir ? Et bien si ça ne te dérange pas, je dormirais sur les cousins par terre, mais si tu insistes, je peux aller dormir en bas avec les autres.
- Tu peux rester, répondit Esperanza d’une petite voix, dissimulée derrière son coussin. Merci, ajouta-t-elle, avec autant de timidité.
Esperanza eut beaucoup de mal à s’endormir ce soir-là. Beaucoup de choses tournaient dans sa tête, elle n’avait pas envie de refaire le même rêve d’une part, mais elle avait également envie de comprendre ce qu’il lui arrivait. Ce qu’elle avait bien pu voir ou entendre de si précieux pour qu’Alphonso déchaîne l’enfer après elle. Et puis, il y avait Titi. Esperanza passa une bonne partie de la nuit à le regarder dormir, il avait l’air si calme, si jeune, si heureux. C’était un véritable rayon de soleil. Elle se sentait bien avec lui et se demandait s’il ne méritait pas mieux que de dormir par terre. Et si elle-même, n’avait pas envie de plus. Mais la situation était compliquée, et pas seulement la sienne, celle de Titi était plus qu’étrange. Avait-elle raison de faire autant confiance à quelqu’un d’aussi singulier ?
Elle s’endormit finalement, pour se réveiller avec les premiers rayons du soleil. Titi, déjà levé, lui avait préparé un petit-déjeuner à base de fruits et elle ne se fit pas prier pour dévorer le tout à belles dents. Il l’accompagna et ils rirent de bon cœur en s’empiffrant comme des cochons.
Plus tard, elle enfila enfin sa nouvelle tenue, l’effet fut radical sur Titi. Esperanza ne l’avait jamais vu bafouiller autant.
Les deux jours suivant passèrent comme un rêve. Esperanza n’avait pas quitté le bâtiment, elle restait inquiète qu’on la retrouve à nouveau, mais hormis cela, elle se sentait en sécurité.
Lorsque Titi s’absentait, plutôt que de rester seule dans la chambre, Esperanza descendait se mêler aux autres habitants. Elle se joignait même souvent aux tâches domestiques, aidant à préparer le repas, ou à améliorer une habitation. Esperanza profita de ces moments pour essayer d’en apprendre plus sur Titi, elle en savait finalement très peu. À sa grande déception, elle n’en appris pas beaucoup plus. Personne n’avait la moindre idée de l’âge qu’il pouvait avoir, et pourtant certains le connaissaient depuis déjà plus d’une dizaine d’années, époque à laquelle il avait pris possession du bâtiment. Tous semblaient le considérer comme le fils ou le frère qu’ils n’avaient jamais eus. Ils regrettaient juste de ne pas le voir assez souvent, celui-ci étant régulièrement parti par monts et par vaux pour son employeur. Elle n’en apprit d’ailleurs pas beaucoup plus sur l’employeur, il se faisait appeler Arsène Lupin, et prétendait être baron. Tous semblaient d’accord sur le fait qu’il devait s’agir d’un escroc, même s’ils reconnaissaient qu’il devait tout de même faire partie du gratin. Cela ne rassura pas Esperanza de penser que Titi travaillait pour un voleur, cela lui rappelait trop Alphonso. Mais peut-être que, tout comme elle, Titi n’avait pas vraiment conscience de sa situation et qu’elle pourrait l’en sortir, tout comme lui l’avait sauvée. Cette pensée réjouissait la jeune fille, elle s’en sentit mieux. En fait, elle ne s’était jamais sentie aussi bien que depuis qu’elle avait rejoint cette communauté. Pouvoir aider ces gens dans leurs travaux quotidiens, partager leur vie, cela avait quelque chose de vrai : Esperanza avait l’impression de trouver enfin sa vocation.
Elle y songeait encore, en observant la rue en contrebas quand Titi rentra du réapprovisionnement.
- J’ai ramené de quoi nourrir un régiment, j’ai même réussi à rapporter des hamburgers, je me suis dit que ça te manquait peut-être ce genre de nourriture. Tout se passe bien ? T’as l’air pensive ? T’es malade ?
- Non, c’est rien, je me demandais quand je pourrais ressortir sans risques.
- Alors là, je saurais pas dire, faut le temps que ça se tasse. T’es pas bien ici ? Je pensais que tu te sentais bien. Il te manque des trucs, t’as besoin de quelque chose ? Si c’est pour des affaires de filles, je peux essayer d’envoyer Ginette la crado.
- Non, c’est pas ça, je suis très bien ici avec toi… Esperanza rougit en prenant conscience de ce qu’elle venait de dire et se reprit immédiatement.
Avec vous tous. C’est juste qu’aussi beau soit-il, un endroit d’où l’on ne peut sortir n’est rien d’autre qu’une prison.
- Je comprends, l’apaisa Titi en posant une main sur l’épaule de la jeune fille. Je deviendrais fou entre quatre murs, ma seule famille c’est la rue, c’est elle qui m’a élevé et qui m’a tout appris, loin d’elle je me sens perdu, comme loin de ma maison, de mes racines. Mais t’inquiètes pas, je suis sûr que ça sera réglé rapidement, et puis mon boss nous filera sûrement un coup de main.
- Et si je n’ai pas envie qu’il m’aide ? s’emporta Esperanza en se tournant vers Titi et en chassant sa main.
- Et bien on se débrouillera tous les deux.
La colère d’Esperanza s’évanouit aussi vite qu’elle était apparue. Ce simple « tous les deux », elle avait eu envie de l’entendre, il était prometteur de tellement de choses. Titi sourit, il se réjouit de voir Esperanza de meilleure humeur, il se rendait bien compte qu’elle ne voulait pas entendre parler de Lupin, et il le comprenait : cette mystérieuse présence devait avoir quelque chose d’inquiétant pour quelqu’un dans sa situation. Il décida donc qu’il était temps d’arrêter de parler de Lupin, il pouvait se débrouiller tout seul de toute façon et puis l’heure viendrait bien assez vite où son patron exigerait de voir la jeune fille, autant en profiter.
- T’as remis les affaires de Jean ? Je te préfère quand même avec les autres, ça te va nettement mieux.
- Elles sèchent, je ne peux pas porter la même chose tout le temps ! Bonjour l’odeur sinon.
- Bah moi je porte régulièrement les mêmes fringues, répondit Titi l’air dubitatif en reniflant ses aisselles.
- C’est donc ça l’odeur ! affirma Esperanza d’un air faussement dégoûté en faisant mine de s’éloigner de Titi.
- Bon, s’il n’y a que ça pour te faire plaisir, je peux les enlever mes vêtements, conclut Titi en lançant sa casquette en direction d’Esperanza, puis en commençant à retirer son gilet.
La jeune fille courut se réfugier en hurlant dans la chambre, où elle se jeta sur le lit.
- Gardes tes saletés sale pervers, hurla-t-elle en lançant les coussins à sa portée sur Titi.
- Mais j’voudrais pas que l’odeur te gêne, j’insiste, j’suis comme ça moi, toujours prêt à me sacrifier et tout.
Titi se jeta également sur le lit, il se reçut plusieurs coups de coussin avant de se saisir de l’un d’eux pour rendre sa pareille à Esperanza. Celle-ci s’en plaint pour la forme, mais poursuivit la bataille en sautant sur le lit. La lutte se termina plusieurs minutes plus tard par abandon d’Esperanza vaincue d’une torture aux chatouilles. Les deux jeunes gens récupéraient maintenant, vautrés l’un sur l’autre, en discutant de tout et de rien.
- Tu sais, commença Esperanza en se redressant vers Titi, je crois que je ne t’ai jamais remercié pour tout ce que tu fais pour moi.
- Oh ah, tu sais, c’est rien, n’importe qui en aurait fait autant, et puis t’arrêtes pas d’aider tout le monde ici alors c’est le moins que je puisse faire. Enfin tu vois, y a pas de souci...
- Non sérieusement, personne n’a jamais été aussi gentil avec moi.
Le visage d’Esperanza était subitement très proche de celui de Titi. La tension était lourde entre les deux jeunes gens, le monde qui avait cessé de tourner pour eux depuis déjà un moment, disparut soudain complètement. Esperanza ferma les yeux, l’instant avait quelque chose de magique, elle pria pour que Titi saisisse l’occasion et lui offre un vrai beau premier baiser de cinéma. Elle sentit son souffle chaud près de ses lèvres, elle se crispa légèrement, prête à s’abandonner. Une seconde passa, puis une deuxième qui lui parut une éternité. Elle rouvrit les yeux, qu’elle plongea directement dans ceux de Titi qui lui faisaient face. Elle y lut la terreur pure. Brusquement Titi la repoussa et se leva du lit.
- Il faut que tu partes vite.
- Quoi ? Mais que ?
- Fais- moi confiance, tu dois partir, loin, maintenant, et ne me dis surtout pas où !
- Mais c’est n’importe quoi, s’emporta Esperanza, si tu ne veux pas m’embrasser, dis-le, mais c’est quoi ce cirque ?
Titi posa ses deux mains sur les épaules d’Esperanza, pour la première fois il la regarda droit dans les yeux avec une grande gravité. Elle ne put s’empêcher de le trouver très beau à ce moment, mais elle réalisa également que quelque chose se passait. Elle n’avait jamais vu Titi ainsi, il semblait être passé à l’age adulte en un instant.
- Écoute- moi, il a quelqu’un en bas qui vient pour te chercher. Je ne peux pas l’arrêter, juste essayer de te gagner du temps. Alors, passes par cette fenêtre, tu auras un accès direct aux toits, de là tu devrais pouvoir rejoindre la rue.
Sans plus attendre, Titi se rua vers la porte pour descendre, il se tourna une dernière fois pour regarder Esperanza franchir la fenêtre. La jeune fille était en larmes, elle commençait elle aussi à avoir peur, mais cette fois elle avait plus peur pour la vie de Titi que pour la sienne. Le jeune homme murmura un dernier « fuis » avant de disparaître.
Au rez-de-chaussée du cinéma, le docteur Petiot faisait nonchalamment le tour du propriétaire, attendant qu’on l’accueille, et repoussant avec dédain du bout de sa canne, quelques détritus sur son chemin. Lorsque Titi apparut, il eut un petit sourire en coin.
- Mon dernier contrat concerne une certaine demoiselle qui se trouverait chez vous.
- Je ne vois pas de qui vous voulez parler. Il n’y a aucune demoiselle ici, en tout cas personne qui n’ai été appelée demoiselle depuis très longtemps. Et pour ma part la jupette ne me sied pas au teint.
- Allons, allons mon garçon, vous savez très bien que si vous vous mettez sur mon chemin, j’ai le droit de vous tuer aussi légalement que ma cible.
Petiot balaya un autre détritus de son chemin, mais plus violemment cette fois, il se rapprochait de Titi et son visage d’apparence jovial devenait de plus en plus sinistre.
- Je sais bien que Lupin et vous n’écoutez pas trop ce que le roi raconte mais vous devez bien savoir ça quand même ?
- Je le sais et je vous aiderais avec plaisir, si je savais de quoi vous parlez, mais là je n’en ai pas la moindre idée. Elle ressemble à quoi cette demoiselle ? Elle a un nom peut-être ? Vous la voulez pour quoi ? C’est qui votre employeur ? Enfin je demande ça, ce n’est pas que ça me regarde mais ça pourrait m’aider à vous aider, voyez.
Planté au milieu de l’escalier, Titi ne pouvait s’arrêter de parler, il espérait ainsi calmer sa peur et peut-être repousser Petiot. On pouvait toujours espérer. Petiot quant à lui ne disait plus rien, il se contentait d’avancer vers le garçon, l’air de plus en plus menaçant. Finalement, il s’arrêta sur la marche la plus proche de Titi en contrebas, toujours aussi silencieux, il le dévisagea. Titi repensa aux quelques secondes magiques qu’il venait de vivre avec Esperanza, la tension était loin d’être la même cette fois, mais il sentait que là aussi tout pouvait basculer en une fraction de seconde.
- Mon petit Gavroche, je ne vous ai jamais trouvé amusant, déclara Petiot, sur le ton de la confidence, avant d’essayer d’égorger Titi d’un coup net en faisant jaillir une lame embusquée dans sa canne.
Titi évita le coup de justesse et bondit au bas de l’escalier pour tenter de fuir. L’escalier se déforma, projetant Petiot avec violence contre le mur d’en face.
- Bien, si vous décidez d’utiliser toutes vos ressources, ça n’en sera que plus amusant, se réjouit Petiot en se relevant.
Une volée de débris se précipita vers lui, il les balaya d’un seul geste.
- Mais soyons francs, nous savons tous les deux que c’est inutile.
Titi courait le plus vite qu’il pouvait. En l’agressant, Petiot lui avait donné la possibilité de riposter en utilisant tout le mythe de son royaume, mais même dans ces conditions, rien ne garantissait à Titi de pouvoir vaincre Petiot. D’autant qu’il devait s’arranger pour que celui-ci ne rencontre pas les autres habitants du cinéma ou il n’hésiterait pas à les tuer également, par simple caprice. La réputation de Petiot n’était plus à faire et si ça n’avait été pour gagner de précieuses minutes à Esperanza, Titi aurait déjà pris ses jambes à son cou. Au lieu de ça, il zigzaguait dans les couloirs du vieux cinéma, essayant de mettre en place des pièges propres à en finir avec ce monstre.
Le sol s’ouvrit sous les pieds de Petiot, il se retint en plantant son épée dans le mur. Son corps détenait à l’évidence une force et une souplesse qu’on ne lui aurait pas prêtée à vue d’œil. Il regarda en contrebas, un amas d’objets pointus l’attendait avec malice. En balançant ses jambes, il entama un mouvement de balancier qui le propulsa comme de rien loin du gouffre. Rien ne semblait pouvoir l’entraver, il avançait inexorablement, repoussant sans peine toutes les tentatives de Titi pour l’arrêter. Il incarnait la précision des montres suisses au service du meurtre.
Un lustre s’abattit sur Petiot, il l’esquiva avec flegme, comme tout le reste, mais pas la barre métallique qui suivait. Celle-ci se planta directement dans sa jambe gauche. Titi se réjouit de cette petite victoire, tout n’était peut-être pas perdu finalement. Petiot grimaça et arracha le projectile de sa jambe sans la moindre manifestation de douleur. Il poursuivit sa traque aussi impitoyablement qu’une machine, sans prendre garde au sang ruisselant le long de sa jambe.
- Allons, mon petit, le jeu a assez duré. Il est temps d’en finir.
La voix de Petiot évoqua le crissement d’une craie sur un tableau à Titi, elle lui glaça le sang. Il se glissa discrètement dans une nouvelle cachette, mais la panique lui fit négliger un détail. Un simple craquement du parquet qui révéla sa position. Avant qu’il puisse réagir, Titi sentit l’acier de l’épée de Petiot mordre cruellement sa chair et le clouer au mur comme un vulgaire papillon. Petiot sourit, un sourire carnassier qui révéla de grandes dents effilées. Il s’avança vers sa proie en passant une longue langue sur ses dents. Ses mains exhibaient désormais d’interminables griffes.
- Finissons-en mon petit.
Sur les toits de Paris, Esperanza courait pour sauver sa vie. Elle avait déjà failli tomber plusieurs fois, mais commençait à s’habituer. Elle songeait pourtant à redescendre de peur de se retrouver coincée. Elle pensa à Titi : « pourvu qu’il ne lui arrive rien »
