Tant bien que mal, Marquez réussit à trouver une place pour se garer sur le boulevard Richard Lenoir. Il tournait depuis dix bonnes minutes, cherchant vainement, et cela avait grandement mis à mal sa patience déjà limitée en temps normal. Cela faisait déjà quatre jours que l’enquête avait débuté, et les pistes ne menaient nulle part pour l’instant. Le dernier survivant présumé n’était toujours pas identifié, la voiture et le camion portaient de fausses plaques d’immatriculations, et la Scientifique se noyait sous la masse de travail. Et, comme si ce n’était pas suffisant, les informations commençaient à fuiter dans les autres services, tout le monde savait que la Crim était à la recherche d’un loup : en l’espace de deux jours, Markez avait entendu au moins dix fois que le petit chaperon rouge était prêt à témoigner au procès si besoin, ça ne le faisait plus rire. À ses cotés dans la voiture, l’inspectrice Wolkof, d’un calme olympien, fixait la rue, l’air complètement absente. A la vue des résultats de l’enquête, Franco avait insisté pour que Markez et elle collaborent plus sérieusement, et commencent à suivre la piste du trafic de drogue. Ils descendirent de la voiture en silence et se dirigèrent vers la rue Saint Sabin. Arrivée devant l’établissement, la jeune femme prit la parole.
- Le Carpes… c’est ici ! Le propriétaire est un certain Alphonso Moreni, il a fourni des renseignements capitaux aux Stups à plusieurs reprises, c’est un des plus précieux indic de Grangé !
- S’il est aussi fiable que votre patron ça promet...
- Je vous assure, ne vous sentez pas obligé de me parler, c’est sûrement mieux!
D’un geste gracieux, mais ferme, elle poussa la porte sans la retenir, laissant celle-ci se refermer au nez de Markez. Il la rattrapa de justesse en grommelant vaguement quelque chose à propos d’une période du mois. Ils s’avancèrent jusqu’au bar, pénétrant une faune plus jeune qu’elle ne l’aurait dû et plutôt agitée. L’alcool coulait à flot et les clients ne se gênaient pas pour fumer à l’intérieur. Pas que du tabac, constata vite Marquez. Chloé s’installa sur un des tabourets en skaï rouge devant le zinc et interpella le barman. Lorsque celui-ci s’avança en souriant de toutes ses dents, façon prédateur en chasse, elle sortit sa plaque et obtint toute son attention.
- On vient voir le patron, on le trouve où ?
L’homme hésita un instant avant de répondre, détaillant Chloé de la joli mèche blonde tombant sur son front, à la pointe de ses baskets roses, puis montra le fond de la salle d’un signe des yeux.
- Il est là-bas avec des clients, je vais le prévenir que vous voulez le voir !
- Laissez, on s’en occupe, répondit la jeune femme en se relevant pour se diriger vers l’indic.
Chloé s’était à peine avancée que la personne assise à ses côtés, une fille plutôt jeune qui s’était donné beaucoup de mal pour avoir l’air plus âgée, lui saisit le bras. Elle s’assura que le barman ne regardait pas dans sa direction puis s’adressa à Chloé à voix basse.
- Vous venez pour Esperanza ?
- Euh, je ne crois pas pourquoi ?
La jeune fille parut gênée. Un peu désemparée, elle baissa les yeux, qu’elle avait trop maquillés probablement pour cacher quelque chose.
- Et bien, c’est une amie à moi, reprit-elle timidement. Elle travaillait ici, mais a disparu depuis quelques jours. Personne n’a de nouvelles. J’ai prévenu la police et il devait me tenir au courant… j’espérais que vous l’aviez retrouvée…
- Rien de ça désolé, mais si tu me donnes son signalement et son identité, j’essaierai de me renseigner.
- Vous êtes sympa…elle s’appelle Esperanza Macart, elle a à peu près mon âge, mesure environ 1m65, elle a les yeux marron très clair et les cheveux blonds.
- À peu près ton âge…C’est-à-dire…
La jeune fille fixa le sol avant de répondre environ dix-huit ans, ce qui à l’évidence était tout sauf la vérité. Chloé sentit confusément que pour que cette gamine s’inquiète au point d’en parler à la police, la disparue devait courir un risque plus que sérieux. Un inspecteur de la Crim’ et un autre des Stups, à l’évidence il aurait mieux valu envoyer une brigade entière des Mœurs ou de l’inspection du travail dans de trou à rat, songea Chloé. Un goût de bile lui remonta dans la bouche. Était-elle vraiment obligée de supporter ce genre de pratiques pour faire son travail ?
Elle fit signe à Markez de la suivre, celui-ci était au téléphone. Il raccrocha, les nouvelles n’avaient pas l’air bonnes.
- L’enquête de voisinage a enfin donné quelque chose, maugréa Markez en rangeant son téléphone.
- Et ?
- Et on vient d’apprendre qu’un des voisins à prévenu la police qu’il se passait des choses le soir du drame.
- C’est une blague ? La patrouille n’a rien vu ?
- Il n’y a pas eu de patrouille, répondit Markez en fixant un regard noir sur Chloé. Un mémo des Stups avait prévenu tous les services qu’il ne fallait pas intervenir à cet entrepôt car il était l’objet d’une surveillance.
- Ça craint, nan ? tenta Chloé ne voyant absolument pas ce qu’elle pouvait dire pour dissiper la suspicion de son collègue.
- J’sais pas à quoi vous jouez chez les Stups, mais ça va mal se passer, conclut Markez en écartant Chloé de son chemin.
L’inspectrice lui aurait bien cassé le bras, mais elle ne comprenait que trop ce qu’il ressentait.
Durant tout son séjour dans la brigade des Stups, elle avait été tenue à l’écart de toutes les affaires d’importance. On l’avait cantonnée à la paperasserie, ou à des surveillances mineures. Elle ne savait donc que trop bien comment ils pouvaient être méprisants. La brigade des Stups était presque légendaire. Le commissaire Grangé avait su s’entourer d’une véritable cours de vieux routards. Des flics à l’ancienne, aux méthodes souvent contestables qui ne devaient leur passe-droit qu’à des coups de filets d’exception et, selon la rumeur, aux hautes relations de Grangé. Chloé avait fait des pieds et des mains pour les intégrer, ils représentaient un véritable idéal à ses yeux : des espèces de cow-boys prêts à tout pour préserver notre société de l’injustice. La réalité était toute autre : elle s’était retrouvée confrontée à une bande de réac’, misogynes, violents et souvent à la limite de l’alcoolisme. Aucun d’eux n’avait voulu lui laisser sa chance, pas même les quelques éléments féminins qui avaient visiblement perdu toutes illusions depuis bien longtemps. Séduite par leur réputation de rebelles, Chloé s’était vite rendu compte à quel point la réalité était trompeuse. S’ils étaient efficaces, c’était au prix de biens des sacrifices : la morale en premier lieu.
Lorsqu’elle arriva devant Moreni, Chloé n’était plus vraiment en état de jouer le gentil flic, elle fit donc signe à Marquez de parler à sa place. Il ne saurait probablement pas faire mieux, songea-t-elle, mais il avait l’air d’exceller dans le rôle du méchant flic, alors autant laisser faire les spécialistes. Vautré dans une banquette en cuir, fumant un cigare disproportionné et entouré de charmantes et probablement trop jeunes filles, Alphonso discutait affaires avec ce qui avait tout l’air d’être un mafieux et son porte-flingue. L’homme de main fit d’ailleurs mine de se lever pour repousser les deux policiers lorsqu’ils s’approchèrent trop près, mais se rétracta bien vite lorsqu’ils sortirent leurs plaques.
- Monsieur Moreni, nous aimerions avoir une petite discussion avec vous !
- Mais, certainement. Mon ami et moi-même avions fini. Si vous voulez bien monter dans mon bureau !
Souriant à pleines dents, comme ces bonimenteurs de foire prêts à vendre père et mère pour quelques euros, Alphonso ouvrit une porte dans le fond de la salle et invita les policiers à s’engouffrer dans le petit escalier métallique menant à l’étage supérieur. Marquez passa le premier, suivi de sa jeune collègue, tandis qu’Alphonso refermait la porte derrière eux tout en leur indiquant le chemin. Arrivé à l’étage, Marquez tendit l’oreille, persuadé d’avoir entendu quelque chose de suspect. Sans hésiter, il enfonça la porte et pénétra le bureau l’arme à la main.
Laissant parler ses réflexes, Chloé dégaina en se rapprochant. Alphonso, toujours derrière, resta complètement perplexe planté au milieu de l’escalier.
Le bureau avait visiblement été fouillé méthodiquement. Grande ouverte, la fenêtre laissait entrer un vent frais qui faisait virevolter les papiers dans l’air. À la lumière de la lune, une silhouette de taille moyenne, mais athlétique, vêtue d’une queue de pie sombre et d’un haut-de-forme, consultait négligemment un dossier. Interpellé par l’ouverture violente de la porte, le baron Lupin quitta des yeux les longues colonnes de chiffre qu’il tenait dans ses mains, et tourna posément le regard vers le vacarme afin de mieux appréhender la nouvelle situation qui s’offrait à lui. Braquant le suspect, Marquez l’interpella violemment en lui ordonnant de se coucher au sol. Chloé s’avança doucement, l’arme à la main, en sortant ses menottes tandis que Lupin restait toujours impassible. Elle pu s’apercevoir qu’il était plutôt bel homme : son visage, aux traits réguliers et agréables, arborait deux yeux vert émeraude contrastant joliment avec une fine moustache d’un noir de jais.
- Un gentleman doit savoir quand il est de trop, et visiblement c’est le cas pour moi... Mademoiselle…
Ponctuant sa phrase par un mouvement de chapeau, Lupin se projeta ensuite sans la moindre hésitation à travers la fenêtre. Un coup de feu partit mais ne toucha que le mur du fond de la pièce. Furieux de ce retournement de situation, Markez bondit vers la fenêtre pour tenter d’arrêter le cambrioleur, par la force si nécessaire. Mais il était trop tard, celui-ci avait dû attraper la gouttière au vol et s’en était servi pour ralentir sa chute : il s’éloignait déjà en courant au beau milieu de la rue. Les voitures et les passants rendaient dangereuse l’utilisation de son arme, Markez résolut donc de lui courir après. Sortant de la pièce à toutes jambes, il hurla à Chloé de prévenir les collègues. Celle-ci s’exécuta immédiatement, donnant la description la plus précise qu’elle put faire du suspect ainsi que de sa direction. Une fois son appel terminé, elle se dirigea vers la fenêtre, en inspecta sérieusement le chambranle et en extirpa un petit morceau de tissu noir.
- Vous avez trouvé quelque chose ? s’intéressa Alphonso en essayant de voir ce que Chloé venait de saisir.
- Un morceau de sa veste! répondit-elle, en plaçant le bout de tissu dans un paquet de mouchoirs afin de le préserver. Il me semblait bien l’avoir vu s’accrocher au passage ! ajouta-t-elle spontanément.
Alphonso commença à regrouper ses papiers éparpillés dans le bureau, Chloé s’aperçut qu’il était pressé de les faire disparaître.
- Que d’émotion, lança Alphonso pour occuper l’inspectrice, heureusement que vous étiez là. Dieu seul sait ce que ce..dingue aurait pu me faire ! renchérit-il pour flatter Chloé, convaincue qu’une femme ne saurait résister à un habile compliment.
- Justement, répondit Chloé d’un ton plus sec qu’elle ne l’aurait voulu, j’aimerais bien savoir ce qu’il pouvait chercher dans votre bureau.
Aussi innocemment qu’elle le put, Chloé ramassa le dossier qu’avait fait tomber le suspect et y jeta un œil rapide. Il s’agissait ni plus ni moins que d’un bilan comptable et cela la troubla. Profitant de son hésitation, Alphonso lui arracha le dossier des mains pour le ranger aussitôt dans un de ses tiroirs.
- Juste de la comptabilité, se justifia-t-il en souriant. Comme dans tout établissement qui se respecte, je ne vois pas quel genre de malade ça peut intéresser…, conclut-il avec un sourire résolument crispé.
- J’aimerais bien le savoir également…je suppose que vous désirez porter plainte ?
- Et bien…Bien sûr, un honnête commerçant doit pouvoir compter sur les défenseurs de l’ordre dans ce genre de situation !
- Bien entendu. Vous n’aurez qu’à passer au commissariat demain pour l’enregistrement…Ah, avant que j’y aille, vous pouvez peut-être me renseigner ! Mon collègue et moi-même cherchons des informations sur une nouvelle drogue qui tourne en ce moment.
- Non, pas entendu parler ! C’est bizarre, parce que la rumeur d’un nouveau produit se propage vite en général.
- Effectivement… Dites moi ? C’est normal que les clients fument en bas ?
Chloé sentait qu’Alphonso la baladait, et elle n’aimait pas ça. Elle comprenait mieux pourquoi Grangé s’en servait comme indic, ils avaient l’air tous les deux aussi cons l’un que l’autre. Qu’à cela ne tienne, elle savait aussi jouer à ce petit jeu.
- Je vous en prie, vous n’allez pas pinailler sur deux ou trois malheureuses cigarettes ? Pas après ce que je viens de vivre ! essaya de se faire plaindre Alphonso en prenant un air suppliant.
- Ce serait mesquin c’est vrai. Par contre il m’a semblé sentir du cannabis, ça ne vous dérange pas que j’aille vérifier et que j’en profite pour contrôler les cartes d’identités de quelques clients ?
- Mais merde, qu’est-ce que vous voulez à la fin ? J’ai toujours était réglo avec le commissaire Grangé, vérifiez ! Pourquoi vous me faites ça ?
Chloé se rapprocha d’Alphonso, leurs deux corps se collaient presque, elle faisait une tête de plus que lui et le força à lever les yeux pour poursuivre la discussion. Pour elle, lorsqu’un homme s’entourait à ce point d’adolescentes, c’est qu’il avait un problème avec les vraies femmes. Chloé voulait être certaine qu’Alphonso soit le plus mal à l’aise possible pour sa prochaine question.
- Tu sais quoi sur la soirée organisée à Saint-Ouen ?
Alphonso déglutit, la poitrine de Chloé lui comprimait le menton, il n’était pas sûr d’apprécier les familiarités de l’inspectrice. Il avait hâte qu’elle s’en aille. Il comptait bien s’en plaindre au commissaire.
- Je crois que c’était organisé par des Tchèques, bafouilla-t-il en reculant légèrement. Ils viennent d’arriver et veulent s’implanter sur le marché.
Chloé se mordilla la lèvre inférieure, ce petit tic qui indiquait sa perplexité lui donnait un charme fou.
- Bien ! Monsieur Moreni, je vous remercie pour les tuyaux. Je ne vous dérange pas plus longtemps.
Pensive, elle s’enfonça dans le petit escalier métallique. L’homme avec qui discutait Moreni à leur arrivée s’appelait Felipe Carieno : le numéro un de la distribution de stupéfiants sur Paris. Pour frayer avec ce genre de personne, Moreni devait avoir les reins beaucoup plus solides que ses informations ne le laissaient envisager. À l’évidence, il mentait et Chloé pensait déjà savoir pourquoi. Elle eut soudain une nouvelle idée. Elle remonta immédiatement dans le bureau, prenant Alphonso de court et demanda le plus innocemment possible.
- Au fait, vous ne savez pas où je peux trouver Esperanza ?
« Two hit combo » songea Chloé en fixant Alphonso. Si elle l’avait déstabilisé par ses précédentes manœuvres, il était évident qu’elle l’avait totalement désarmé en évoquant cette Esperanza. Il bredouilla d’ailleurs un « non » peu convaincant qui montrait sans l’ombre d’un doute que s’il ne le savait pas, il mourait d’envie de le savoir. Chloé n’insista pas plus, ce n’était pas le bon moment, mais elle sentait qu’il y avait quelque chose à creuser et qu’avec un peu de chance c’était lié à leur affaire. Elle repensa au cambrioleur. Que pouvait-il bien chercher ? Il était vraiment bel homme, elle espéra inconsciemment le revoir rapidement.
Lupin courait de toutes ses forces. Il avait senti en croisant le regard du policier qu’il n’était pas du genre à laisser tomber facilement. Son instinct ne le trompait jamais, il en eut rapidement confirmation en entendant hurler « stop » derrière lui. Il aurait voulu reprendre le chemin de l’Agartha au plus tôt, mais savoir qu’un Ordinaire pouvait l’y suivre le gênait profondément. D’un autre coté, ce n’était vraiment pas le moment de prendre une balle, il fallait donc trouver un moyen de s’échapper au plus vite. Les idées se bousculaient dans son esprit au rythme de sa course effrénée. Il savait avoir l’avantage sur son poursuivant : son avance, tout d’abord, était considérable, et son endurance ensuite, était bien supérieure à celle d’un Ordinaire. À ce rythme, il serait relativement vite débarrassé du gêneur et pourrait retourner dans son royaume. C’était compter sans les imprévus et ceux-ci se rappelèrent vite à son bon souvenir. Une voiture de police déboucha dans la rue qui lui faisait face lui coupant la route. Sans réfléchir, Lupin tourna à droite : avec la multiplication des poursuivants, ses chances d’évasion s’amenuisaient. La vue d’une bouche de métro lui parut une solution envisageable. Il savait ce qu’il avait à craindre en s’enfonçant sous terre, il risquait de tomber de Charybde en Scylla, mais mieux valait, à ses yeux, troquer un danger bien réel contre une menace potentielle. Il dévala donc les marches quatre à quatre avant de pousser la porte de l’épaule. Il sauta au-dessus du tourniquet et s’enfonça dans les couloirs sur-éclairés du métro Bastille. Il entendit résonner derrière lui les interpellations diverses ainsi que des bruits de course, mais il ne s’arrêta pas. Sa seule chance était droit devant. Il estimait à deux le nombre de ses poursuivants pour le moment. Il entendit l’un d’eux brandir son arme et jugea qu’il était peut-être temps de briser une nouvelle règle. Tout en poursuivant sa course, il entama sa métamorphose. Son haut-de-forme se mua en un museau démesuré et ses deux bras devenus pattes griffues entrèrent bientôt en contact avec le sol. Markez ralentit inconsciemment sa course en voyant cela. Devant ses yeux, le cambrioleur venait de céder la place à un chien roux de presque deux mètres. Pris de panique, l’agent qui l’avait rejoint fit feu à plusieurs reprises. L’animal bondit contre un mur courbé et tournoya le long du couloir marchant sans distinction sur sol, murs et plafond. Alors qu’il s’engouffra dans un couloir adjacent, Markez reprit ses esprits et se saisit brutalement de l’arme de son collègue.
- C’est pas un safari, Clint Eastwood, alors arrête de faire n’importe quoi et cours !
Sans attendre, et sous les yeux médusés de son second provisoire, l’inspecteur reprit sa course effrénée après son suspect, qui l’était soudain devenu encore plus.
Lupin déboucha sur le quai. L’heure était tardive. Seul un vagabond, s’il n’avait été ivre mort, aurait pu témoigner qu’un renard géant avait bondi sur les rails avant de s’engouffrer dans les tunnels obscurs du métro. Lupin avait bien pris garde de ne pas se faire électrocuter mais courait pourtant ventre à terre afin de distancer ses poursuivants. Il se passa plusieurs minutes avant qu’il ne ralentisse, enveloppé de l’obscurité sécurisante où il s’enfonçait. Sur le quai, Marquez rageait. A quoi bon s’enfoncer seul là-dedans ? Le métro Parisien était connu pour être un vrai gruyère, idéal pour souris en tout genre. Pas la peine d’espérer plus de renfort pour une simple tentative de cambriolage, il ne fallait pas s’attendre non plus au retour du flic de tout à l’heure. Markez était seul sur ce coup, et ça n’augurait rien de bon.
Lupin avait désormais reprit apparence humaine : il lui serait ainsi plus aisé d’éviter une collision avec un métro. Il ne savait pas trop dans quelle direction il se rendait mais savait que le métro abritait plusieurs portes vers son royaume, même si la majorité d’entre elles menaient, on le savait, vers les terres innommables de l’Abysse. Il lui fallait trouver rapidement une échappatoire car nul n’ignorait que le métro était un royaume peu accueillant. Nombre des sujets de Lupin lui avaient conté la sinistre gestion du seigneur des lieux, et lui-même avait déjà eu maille à partir avec l’individu. Le moment serait très mal venu de tomber entre ses griffes. Plongé dans ses méditations, Lupin avançait, touchant le mur de la main, pour se rassurer et usant de son odorat pour éviter les surprises. La lumière aveuglante de deux phares lui annonça suffisamment tôt l’arrivée d’une rame pour qu’il puisse se coller au mur. La fumée ne le choqua pas plus que ça : Lupin n’avait pas vu de métro depuis longtemps, il n’était même pas certain d’en avoir déjà vu.
Enrageant sur le quai, Markez hurlait dans sa radio pour connaître la position exacte du suspect. Le métro était sillonné de caméras, il devait bien y en avoir une qui pourrait le localiser, s’emportait-il. Et pourtant, les techniciens avaient beau faire, il n’y avait aucune trace du suspect. Ils supposèrent qu’il avait dû rejoindre un réseau parallèle, les égouts peut-être. C’en était trop pour Markez, il signala sa position à Chloé et se jeta sur les voies. Il était hors de question que ce cambrioleur de pacotille lui échappe. La lumière vint vite à manquer, Marquez sortit son portable pour s’éclairer, c’était faible mais mieux que rien. Il devait faire vite et rester vigilant : la prochaine rame n’allait pas tarder à passer. Il continua à s’enfoncer et rattrapa bientôt son suspect. Celui-ci avait retrouvé une apparence plus humaine et était allongé au sol. Markez ralentit et sortit son arme. Quelque chose n’allait décidément pas, il se sentait mal à l’aise, oppressé. Il se souvint de sa peur infantile du noir, l’obscurité autour de lui avait quelque chose de menaçant. Resserrant son emprise sur son arme pour se donner meilleure contenance, Markez continua de s’avancer vers Lupin pour s’assurer qu’il était encore en vie. Le faible faisceau du téléphone balayait les ténèbres, révélant par bribes leurs mystères et l’un d’eux le laissa perplexe une fois de plus. Il insista pour s’assurer qu’il ne s’agissait pas d’un jeu d’ombre, ou d’une quelconque hallucination, mais cela semblait bel et bien réel : une roue métallique de sa taille, mue par vapeur, venait de s’arrêter prés de lui et de se dérouler en un automate à l’aspect vindicatif. Ébloui, Lupin n’avait vu qu’avec grand peine les quatre roues mues par vapeur se dérouler en autant d’automates à l’aspect vindicatif. Il avait compris, mais trop tard, qu’il s’agissait là de la garde d’élite de l’archonte : ses golems d’acier. Sa tentative de fuite avait avorté presque immédiatement lorsqu’il avait pris conscience d’être encerclé. Un poing de métal s’était abattu derriére son crâne l’assomant sans qu’il puisse réagir. Ce n’était décidément pas une bonne soirée pour la cambriole avait-il songé en s’écroulant à terre.
Markez n’était plus très loin de paniquer, il recula devant ce qu’il supposa être un robot, et s’apprêtait à prendre ses jambes à son cou quand il se souvint de son suspect au sol. Il ne pouvait pas le laisser là. Sans plus réfléchir, il s’en rapprocha pour le saisir mais se heurta à un second automate. C’était foutu pour lui, Markez ne savait déjà pas ce qu’il pouvait faire contre un de ces trucs, mais deux… Il recula prudemment devant les créatures, prêt à opérer un repli stratégique. Il tira pour faire diversion, la balle ricocha sur le métal de l’un des automates sans la moindre réaction. Markez se retourna pour s’échapper, mais se heurta à deux autres de ces monstres. Ces choses ne devraient même pas exister, pensa-t-il. Dans quelle histoire s’était-il embarqué ? La créature qui lui faisait face frappa une fois à l’abdomen, il s’effondra sous la douleur.
