D’une main délicate, Petiot déclencha le bras de son phonographe, et plaça le diamant sur les sillons du vinyle. Les premiers crépitements résonnèrent dans le vaste salon encombré d’objets anciens. Une horloge, une vieille TSF Philips à cinq lampes, divers bibelots de valeur, une grande bibliothèque lourdement chargée d’ouvrages en tout genre, tous reprirent vie aux premiers accords de trompette. La pièce endormie prit une profonde respiration. Les vieux murs vibrèrent bientôt au son d’un chorus envoûtant. Un growl nostalgique finit d’achever le silence avec une certaine classe. Satisfait, Petiot reprit en sifflotant. Deux trois pas de danse et il se dirigea, d’un air enjoué, vers la cuisine. Il n’était pas très grand, et devait avoir la quarantaine. Un petit bonhomme tout sec, au visage émacié traversé de rides sévères dont la petite moustache rigoureusement taillée renforçait l’effet. Il était vêtu d’un costume marron, strict et très bien coupé, qui aurait pu s’écrier « my tailor is rich » au moindre de ses mouvements.
Ouvrant l’un des nombreux placards de la cuisine, il se saisit fermement d’une jatte qu’il déposât sur le plan de travail. Il se dirigea vers le frigo, un monstre de type américain qui devait bien faire trois fois sa taille, en ouvrit la porte pour en sortir de la chair à saucisse, d’une belle couleur rosée très appétissante, une tranche de foie encore sanguinolent, un bouquet garni qui emplit la pièce d’un parfum provençal, et un petit bol où macéraient des raisins. Méthodiquement, il classa ensuite tous ces ingrédients à côté du récipient.
Reprenant en fredonnant les paroles de monsieur Armstrong, qui se frayaient désormais un passage dans la vaste cuisine, il se saisit du tablier blanc immaculé pendu à la patère de la porte et l’enfila cérémonieusement. Il empoigna ensuite une des casseroles pendues au-dessus du plan de travail et la déposa sur la gazinière. Il coupa un épais morceau de beurre qu’il fit glisser sur l’acier déjà chaud. Les flammes semblant danser au rythme de la contrebasse léchaient avidement le fond de l’accessoire métallique tandis que le beurre se répandait généreusement à l’intérieur. Contemplant le spectacle en rajustant ses petites lunettes, Petiot saisit la tranche de foie, et la déposa au fond de la casserole dès qu’il jugea le beurre suffisamment fondu. Il surveilla la cuisson attentivement, retournant régulièrement le morceau de viande à l’aide d’une longue pique de métal, puis il déposa la tranche, suffisamment cuite, sur une assiette avant de mettre à cuire la chair à saucisse. Il en profita pour découper la tranche à l’aide d’un grand couteau de cuisine qu’il avait aiguisé avec un certain raffinement.
Une fois la chair à saucisse bien saisie, il la déposa dans la jatte avec le foie et laissa refroidir en émiettant une baguette de pain. Il sortit ensuite les raisins du porto dans lequel ils macéraient depuis la veille et les ajouta au mélange, ainsi que le bouquet garni et un œuf. Il plongea ses mains dans la chair, et malaxa délicatement l’ensemble avant de l’assaisonner. Les accords jazzy s’étaient déjà noyés dans le silence, seul le grésillement du vinyle résistait encore vaillamment. Petiot porta sa main droite à sa bouche et goûta, un léger haussement du coin supérieur droit de sa lèvre manifestant son contentement. Il se lava consciencieusement les mains puis se saisit de la jatte avant de se diriger vers le salon, celui-ci s’était rendormi. Au passage, il éteint le vieux gramophone qui s’agitait encore péniblement. Au loin, étouffée, comme mue par la force du désespoir, se propageait une plainte. Sourde, fébrile, elle avançait tel un ver coupé en deux. Petiot n’y prêta pas attention et se dirigea d’un pas serein vers la porte menant à la cave. Il tira fermement la cordelette pendant devant la porte et la lumière se fraya difficilement un chemin dans les ténèbres, révélant un antique escalier de pierre taillée. La plainte se fit moins étouffée, beaucoup plus présente, des gémissements bestiaux encore suffisamment sourds pour les rendre difficilement reconnaissables. Petiot descendit l’escalier, marche par marche, mécaniquement, sans se soucier du peu de clarté, comme reproduisant un rituel séculaire. La cave se révéla très grande, très propre, elle contenait un énorme four à pain dont la gueule béante semblait s’ouvrir sur l’enfer, ainsi que divers étals de travail et leurs instruments. Petiot fixa le centre de la salle : une lourde table en chêne brut y trônait, sur laquelle se débattait en hurlant un homme terrifié attaché en croix aux pieds de la table. Nu, entièrement épilé, bâillonné, les yeux exorbités par la terreur, il fixait son bourreau, mendiant ses derniers restes de pitié.
Petiot avança, posa la jatte sur un établi, et s’empara d’un grand couteau de boucher qu’il affûta méthodiquement. Le va et vient régulier de la lame sur le fusil à aiguiser arracha des larmes au prisonnier. Puis, regardant sa proie, Petiot lança comme pour lui-même :
- Bien, il est temps d’ajouter la farce!
Désespéré, le prisonnier tira de toutes ses forces sur ses liens s’agitant en tous sens dans l’espoir de se libérer. Son épaule craqua la première lui arrachant un nouveau hurlement étouffé.
- Voyons, monsieur Muller, articula lentement Petiot en fixant sa victime avec autant d’intérêt qu’une botte de carotte. Vous allez gâter la viande à vous agiter de la sorte, vous ne voudriez pas gâcher mon plat, j’ai une réputation à tenir !
Petiot avait à peine esquissé un mouvement en terminant sa phrase, mais un éclair avait traversé les yeux de monsieur Muller. Sans qu’il comprenne, il ne pouvait plus parler, une goutte de sang ruissela sur la table, la compréhension fit s’écarquiller ses yeux, un flot de sang jaillit de l’ouverture béante qu’était désormais son cou. Ses yeux se fermèrent doucement comme bercés par le sommeil, alors que ses forces le quittaient à jamais.
Petiot reposa son couteau à peine taché d’un infime filet de sang, puis regarda la jatte.
- Une fois fourré, je pense que huit bonnes heures de cuissons devraient suffire.
Il se saisit d’une vieille paire de gant en cuir, celle-ci semblait avoir beaucoup servie, elle était d’une couleur brun rouge et ne semblait pas très confortable. Petiot les enfila avec un plaisir évident, et posa la main sur une des cuisses de feu monsieur Muller.
- La viande à vraiment l’air excellente, ça promet d’être fameux ! Au moins à la hauteur de l’événement !
Le téléphone sonna à l’étage. Petiot pinça les lèvres. S’il n’aimait pas être dérangé de manière générale, il détestait encore plus l’être quand il cuisinait. La cuisine était un art sacré pour lui et il estimait qu’elle méritait un minimum de respect. Il se maudit de ne pas avoir débranché l’appareil et remonta en toute hâte. Personne n’oserait déranger Petiot sans raison. Il avait su avec le temps imposer le sérieux de son travail, et aujourd’hui tout l’Agartha le considérait avec crainte. Cela devait donc être important. Avant de décrocher, il retira son tablier et remit en forme sa tenue. Il estimait que même au téléphone, l’on se devait d’être présentable, c’était la moindre des politesses vis-à-vis de son interlocuteur. Une fois qu’il fut satisfait, il porta l’écouteur à son oreille et répondit.
- Docteur Petiot, assassin royal et cuisinier, à votre service, j’écoute.
- C’est moi, lui répondit une voix féminine, à l’autre bout de l’appareil, sur un ton peu amène.
- Oh ma dame, quelle joie de vous entendre, nos affaires avancent ?
- Et bien justement…
Petiot se saisit d’une chaise à proximité et l’approcha du combiné pour s’asseoir. Il pressentait que la discussion s’annonçait longue et désagréable.
- Que se passe-t-il ? demanda-t-il sur un ton qu’il avait voulu le plus neutre possible.
- La fille nous a échappé.
Petiot soupira. Il avait entendu parler de cette histoire, mais ne s’était jamais vraiment senti impliqué. Il s’agissait d’une partie du plan qui ne le concernait tout simplement pas. Il était informé que ses complices avaient commis une terrible erreur en laissant échapper un témoin, mais espérait bien qu’ils la régleraient d’eux-mêmes. Ils étaient suffisamment puissants comme ça pour s’occuper de faire disparaître une Ordinaire.
- C’est fâcheux. Comment une vulgaire petite Ordinaire a pu échapper à vos hommes?
- Gavroche l’a aidé. Je ne sais pas si c’est à la demande de Lupin, ou si c’est un malencontreux hasard, mais il l’a protège depuis trois jours.
Un long silence lourd de sous-entendu s’installa entre les deux interlocuteurs. Si jamais Lupin venait à comprendre ce qu’il se passait avant son anniversaire, cela risquait de remettre tout le plan en question. Voir de l’anéantir complètement et de leur coûter la vie pour trahison. Ils jouaient gros, et cette fille était devenue très dangereuse.
- Tout cela est terriblement contrariant ma foi, reprit Petiot en méditant sur les derniers événements.
- Vous devez vous en occuper. Si jamais elle parle, elle pourrait tout compromettre.
- Je n’étais pas censé m’exposer dans cette partie du plan, vous n’avez qu’à envoyer l’Archonte.
- C’est déjà fait. Mais le petit insolent ne répond plus à mes demandes.
- Ce n’est pas faute d’avoir prévenu qu’il était tout juste bon à faire diversion.
- Écoutez, il reste trois jours avant l’anniversaire. Si jamais la fille parle ça pourrait signifier la fin pour nous. Je sais que je ne vous fais pas peur, mais soyez certain que ce n’est pas à moi que vous aurez des comptes à rendre si nous échouons.
- Bien, conclut Petiot en se redressant, je termine mon plat et je m’en charge.
En raccrochant, Petiot était maussade. Cela faisait des mois, voire des années pour certains, que le complot était en branle. Il aurait bientôt un rôle majeur à y jouer et devoir s’occuper d’un travail subalterne à un tel moment le contrariait au plus haut point. Il était un artiste du meurtre. Il l’avait montré à maintes reprises, durant la grande guerre notamment, et cela lui avait valu la reconnaissance du roi. Qu’allait-il devoir se salir les mains sur une pauvresse sans intérêt ? Et puis : à tuer sans contrat en bonne et due forme, il risquait d’attirer une attention inutile sur lui, mais surtout de se voir supprimer son précieux passe-droit. Petiot retourna à la cave terminer son plat. Il remit son tablier blanc, enfila ses gants puis, à l’aide de son long couteau, élargit la taille du rectum de monsieur Muller avant d’extraire toutes les entrailles de sa victime à pleines mains. En opérant, il se demanda si Gavroche oserait s’interposer. Petiot détestait ce sale gamin des rues, il n’avait aucune éducation, parlait toujours pour ne rien dire et s’habillait comme un indigent. Quel plaisir il prendrait à lui arracher le cœur, songea-t-il en écrasant mécaniquement le duodénum qu’il tenait dans sa main. Pourvu qu’il s’interpose.
