Lupin fixait Notre Dame de Paris depuis plusieurs minutes déjà. Il lui trouvait un petit quelque chose de menaçant. Comme tout bon menteur qui se respecte, il avait appris à vivre avec sa culpabilité. Pourtant, face à l’imposant bâtiment, offrant pourtant salut et pardon à qui le désirait, il sentait celle-ci lui revenir avec force en pleine face. Il n’était pas revenu ici depuis la grande guerre, il ne l’aurait pas supporté. Mais aujourd’hui, il n’avait plus le choix. Son anniversaire approchait et le prétendu retour d’Isengrin ne pouvait être un hasard. Lupin avait besoin de réponse, même si cela devait lui coûter cher.
De tout temps, Notre Dame avait été un havre de paix, un sanctuaire pour tout ceux que la société rejetait. La majorité des gens avait d’ailleurs du mal à comprendre la différence entre la Cour des Miracles et Notre Dame. Elle était pourtant évidente. C’était avant tout une question de choix : là où Quasimodo recueillait tous les exclus et les rejetés, Lupin, lui, accueillait les marginaux et les rebelles. Des inadaptés dans les deux cas, mais là où ceux de Lupin rejetaient leur société, c’est bien la société qui rejetait les protégés de Quasimodo. Il se retrouvait donc seul rempart d’une bande de démunis exclus par la société qui les entoure.
En principe tout du moins, car nul n’ignorait que depuis la grande guerre, et plus spécifiquement depuis la disparition d’Esméralda, cet humaniste opiniâtre se laissait doucement mourir. Le temple de l’espérance s’était progressivement mué en mouroir à la plus grande indifférence de tous.
Devant la cathédrale, Lupin se souvint de l’époque où il avait lui-même dû choisir entre être rejeté ou rejeter. Lorsqu’il avait voulu faire son retour sur Paris, sans un sou en poche et sans connaître personne. Il aurait pu alors trouver son salut à Notre Dame, il y aurait été accueilli à bras ouverts, Esméralda lui aurait offert tout l’amour dont il avait besoin. Mais Lupin avait préféré lutter. Prendre tout ce dont il avait besoin à ce monde injuste. C’était ce choix qui avait scellé son destin et fait de lui le roi de la Cour des miracles. Qui sait ce que le Tumulte lui aurait réservé autrement ?
Mettant terme à ses cogitations, Lupin s’avança d’un pas décidé vers le bâtiment. Il avait besoin de réponses, et ne savait plus où d’autre en chercher. Cette fois, il n’avait plus le choix : son avenir passait par Notre Dame.
Devant les grilles grandes ouvertes, Lupin surprit trois hommes s’amusant d’une pauvre boiteuse. La petite fille, plutôt mignonne malgré la crasse et la maigreur d’une vie sans ressources, pleurait de terreur et suppliait ses bourreaux pour qu’ils la laissent en paix. Mais ceux-ci riaient de plus belle et s’amusaient à la faire tomber, ou à se la lancer comme on le ferait d’une balle. À l’intérieur de Notre Dame, d’autres démunis assistaient à la scène, encourageant la jeune fille à les rejoindre rapidement pour trouver secours entre les murs de la cathédrale. Aucun d’eux n’osait sortir pour la secourir.
En temps normal, Lupin aurait distrait les trois hommes d’une saillie fort à propos, avant d'immobiliser l'un d'entre eux de la plus impressionnante des façons possibles afin d’effrayer les deux autres et de les pousser à s’enfuir. Mais l’incertitude et la fatigue de ces derniers jours avaient fini d’éroder sa patience et son panache, il se contenta donc, une fois à portée du premier malandrin, de lui fracasser une rotule d’un coup de canne, avant d’étouffer le second d’un coup à la gorge.
Il s’apprêtait à frapper le troisième dans la foulée, mais celui-ci se protégea d’une façon si pathétique que Lupin retint finalement son geste pour le laisser fuir. Les deux autres ne se firent pas attendre pour suivre leur complice, avec plus de difficultés toutefois. Lupin regarda la jeune fille, elle séchait déjà ses larmes. Ce genre d’événement devait faire partie de son quotidien. Elle tourna le regard vers Lupin, il put lire la peur dans ses yeux. Loin d’être rassuré, elle s’attendait au pire. Lupin comprit que ce n’était pas la peine de discuter, sa peur était irrationnelle, un conditionnement de plusieurs années, il ne pouvait rien contre ça. Il s’éloigna donc d’elle pour se diriger vers la porte principale de la cathédrale. A mesure qu’il s’approchait de l’entrée, une puissante odeur s’imposa à ses narines. Il n’avait pas encore pénétré le bâtiment qu’il dut se couvrir le nez d’une écharpe qu’il venait de faire apparaître pour l’occasion. À l’évidence, les pensionnaires de Notre Dame ne quittaient plus l’endroit pour quelque raison que se soit. Ils y faisaient leurs besoins, y étaient malade, y mouraient. L’air était pestilentiel. Pour une raison qui lui échappa, Lupin remarqua que la majeure partie des vitraux avait été occultée et qu’aucune source de lumière n’avait été ajoutée. La cathédrale était donc plongée dans une semi-pénombre plutôt morbide.
Lupin s’enfonça dans la nef en direction du chœur du bâtiment. Les occupants s’écartaient sur son chemin, il put constater qu’ils étaient tous maladifs, affamés : de véritables mort-vivants. Il repensa à son arrivé à Paris. À cette époque, Notre Dame était un lieu d’amour. Esméralda veillait sur chacune de ses ouailles comme une mère. Elle leur procurait de la nourriture et de l’attention sous le regard bienveillant et protecteur de Quasimodo. Ce n’était pas le paradis bien sûr, mais un abris sûr et agréable. Aujourd’hui, l’endroit évoquait plus volontiers un camp de la mort.
À mesure de son avancée, les regards, d’abord méfiants, devinrent franchement hostiles. Lupin devinait, plus qu’il ne voyait, des dizaines de regards fixés sur lui : l’intrus, l’ennemi. Il essaya de mesurer la menace : même par centaine, ces êtres maladifs ne devaient pas représenter un grand danger pour lui, et puis il espérait bien que Quasimodo interviendrait avant le moindre dérapage. À moins que la folie n’ait définitivement emporté l’esprit du brave Quasimodo, et que celui-ci s’en prenne également à Lupin. Au vu de l’état déplorable des lieux, cette option était loin d’être négligeable. Lupin serra le poing et se concentra plus attentivement sur les alentours : il n’avait toujours pas vu Quasimodo. Il sentit des mouvements autour de lui, mais n’arriva pas à en discerner la nature exacte.
Lupin atteint finalement le chœur de la cathédrale. Devant lui se dressait l’ange. Celui-ci était enchaîné là depuis des temps immémoriaux. La légende voulait qu’il s’agisse de Saint Michel, et qu’à l’instar du soldat inconnu, l’esprit de la guerre, celui-ci se libérerait de ses chaînes lorsque la guerre serait inéluctable. Il combattrait alors aux cotés des justes pour gagner sa rédemption. Lupin examina les chaînes, elles ne semblaient pas prêtes à se défaire, c’était déjà une bonne nouvelle. Il se retourna, son regard englobait maintenant la totalité de la nef. Dans les rais de lumière diaphane, il pouvait voir les corps difformes et maladifs se mouvoir péniblement. Lupin songea que nul en Agartha n’imaginait à quel point cet endroit se délabrait, il s’agissait d’un véritable désastre.
Un souffle chaud caressa la nuque de Lupin, il fit volte face immédiatement, prêt à réagir si besoin. Quasimodo le fixait sinistrement. Le bossu était pendu par les pieds à une des chaînes retenant l’ange. Sa peau était creusée par la faim et la fatigue, ses muscles avaient en grande partie fondu. Lui qui était l’une des plus grandes forces physiques de Paris faisait vraiment peine à voir.
- Tu n’as rien à faire là ! asséna Quasimodo d’un ton qui ne laissait pas place à la discussion
- Plus personne n’a rien à faire ici, si j’en juge à ce que je vois, répondit Lupin sans se laisser impressionner par celui qui fut son ami.
- Tu n’es pas des nôtres, tu ne peux pas comprendre, renchérit Quasimodo avant de se projeter vers une colonne proche et de l’escalader en toute hâte.
- Comprendre quoi ? hurla Lupin en suivant Quasimodo du regard. Comprendre que tu es trop lâche pour faire face à la disparition d’Esmé et que tu préfères les entraîner tous avec toi dans ta folie plutôt que de faire le deuil ?
- Comment oses-tu ? hurla Quasimodo en se projetant de toutes ses forces sur Lupin. Esméralda était tout ce que nous avions. Le roi nous l’a prise ! C’est lui le responsable de tout ça.
Lupin esquiva l’attaque sans mal, Quasimodo n’était plus que l’ombre de lui-même, il ne représentait plus une menace. En perpétrant cette première attaque, il venait, qui plus est, de briser la règle d’hospitalité, permettant ainsi à Lupin de recourir à sa magie sans risquer de contrepartie. Toujours furieux, Quasimodo porta un autre coup, de poing cette fois, usant de toute sa force et de tout son poids. Une fois de plus, Lupin l’esquiva sans mal, tout en tachant de calmer les esprits. Ce prétendu affrontement ne durerait pas longtemps, pourtant, Lupin sentit une présence de plus en plus oppressante s’amasser tout autour de lui. Les fidèles de Quasimodo se rapprochaient autour du combat. Bravant leur lâcheté, ils se rassemblaient en silence pour porter secours à celui qu’ils respectaient plus que tout. Une première main se posa sur l’épaule de Lupin. Il s’en dégagea sans mal, mais faillit ne pas réussir à esquiver un nouveau coup de Quasimodo. Un rapide coup d’œil ne permit pas à Lupin d’entrevoir une porte de sortie. Il était encerclé, totalement piégé. Une main saisit sa cheville, il s’en dégagea, mais deux autres s’emparaient déjà de son poignet droit et de son épaule gauche. L’étau se resserrait. Il aurait pu sans mal se débarrasser de Quasimodo, et même de tous les habitants de Notre Dame, mais pas sans les tuer. Ils étaient tous trop faibles pour endurer un vrai combat, et Lupin ne pouvait se résoudre à n’en tuer ne serait-ce qu’un. D’autres mains l’agrippèrent, il se trouva bientôt submergé, sans possibilité de bouger, impuissant face à Quasimodo.
- Alors, c’est là où va les mener ta folie ? Non content de les laisser mourir, tu vas en faire des tueurs ?
Quasimodo dévisagea longuement Lupin, le regard comme perdu, le corps comme vidé. L’étreinte se resserrait sur Lupin, lui donnant l’impression d’être digéré par une marée humaine.
- C’est la faute du roi… Il nous a tout pris, répéta Quasimodo à voix basse, comme pour s’en convaincre.
- Tu sais que c’est faux. Quand bien même il aurait tué Esméralda, tu crois que c’est ce qu’elle aurait voulu ? Elle se serait battue, elle aurait continué la lutte. Elle n’aurait pas abandonné tous ces gens.
Quasimodo fixait toujours Lupin, l’air aussi vivant que les gargouilles qui surplombaient la scène.
- Reprends toi ! Bats-toi ! Il n’est pas trop tard pour les sauver.
Quasimodo s’effondra. Comme abattu par un coup fatal, il tomba à genoux sur le dallage. Les larmes, drues, coulèrent en flot ininterrompu. L’incertitude balaya les rangs de ses fidèles, la pression se relâcha sur Lupin. Il se dégagea sans mal des quelques poignes encore rétives et se dirigea vers le bossu en pleurs.
- Elle était tout pour moi…
- Je sais, le réconforta Lupin en posant une main amicale sur son épaule
- Elle était un modèle pour nous tous.
En disant cela, Lupin réalisa à quel point Quasimodo avait été victime de la guerre. Non seulement il avait perdu la seule femme qu’il avait jamais aimée, et qui l’aimait en retour. Mais en plus, il avait été abandonné de tous ses amis. La perte d’Esméralda avait tellement affecté les Tourmentés, qu’ils avaient préféré oublier Quasimodo, plutôt que de devoir vivre avec ce manque. Tout comme lui, ils avaient tous vécu dans le déni, d’une certaine façon. Esméralda avait été le cœur des Tourmentés, c’était elle qui avait permis au mouvement de prendre autant d’ampleur, et c’est grâce à elle qu’ils avaient eu une chance de gagner la guerre. Le mouvement n’avait fait qu’agoniser depuis sa disparition, Masque de Fer pouvait se réjouir.
- Pourquoi t’es-tu décidé à revenir ? questionna Quasimodo une fois qu’il commença à reprendre ses esprits.
Le bossu était assis à même le sol, Lupin s’était assis dos à lui, tous deux semblaient perdus dans leurs pensées.
- Quelque chose de terrible se prépare, j’ai besoin de réponses.
- Ce n’est plus comme avant, tu l’as vu…
- Tu ne sais rien du tout ?
Quasimodo se releva, il était encore faible, et ce simple geste lui avait coûté, mais pourtant une lueur semblait briller à nouveau au fond de lui.
- Pas grand-chose.
- C’est toujours mieux que ce qu’il me reste.
- Le Carpés. C’est un bar en Ordinaire, beaucoup de choses tournent autour.
- Bien, fit Lupin en se relevant également, je sais où aller fureter maintenant. Je compte sur toi pour remettre de l’ordre ici. Je sais que c’est dur, mais il faut tourner la page.
Rassuré, Lupin se dirigea vers la sortie. Ça ne s’était pas si mal passé que ça finalement. Il faudrait qu’il garde un œil sur Quasimodo, qu’il s’assure que sa volonté ne flanche pas à nouveau, mais au moins sa visite avait servi à quelque chose. Cela n’effaçait en rien ses erreurs, mais ça l’aiderait à mieux les accepter.
- Lupin, l’interpella Quasimodo, si vraiment tu es coincé, rends toi à la bibliothèque. L’un des frères Grenouille y a ouvert une taverne et il me doit un service. Si tu lui dis que tu viens de ma part, il te fera rencontrer Masque rouge.
- Masque rouge, répéta Lupin sans pouvoir s’empêcher de penser que l’affaire prenait une tournure plus qu’intéressante.
